Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/434

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changent en aliments. » Il avait aussi réparti des grains et de l’argent parmi les curés de la ville ; il la parcourait lui-même, quartier par quartier, en répandant des aumônes ; il aidait secrètement nombre de familles indigentes ; dans le palais archiépiscopal, selon ce qu’atteste un écrivain contemporain, le médecin Alexandre Taddino, dans une narration que nous aurons souvent occasion de citer, deux mille écuelles de soupe de riz étaient tous les matins distribuées[1].

Mais vainement une admirable charité multipliait-elle ainsi les effets de sa sollicitude, effets que l’on peut dire grands sans doute, si l’on considère qu’ils étaient l’œuvre d’un seul homme agissant par ses seuls moyens (car Frédéric refusait par système de se faire le dispensateur des largesses d’autrui) ; vainement à ses vastes libéralités venaient s’en joindre d’autres répandues par d’autres mains qui, sans être aussi fécondes, ne laissaient pas d’être nombreuses ; vainement, enfin, des subventions dans le même but avaient été décrétées par le conseil des décurions, qui avait confié au tribunal de provision le soin de les répartir : tous ces moyens de secours, mis ensemble, étaient encore bien peu de chose en comparaison des besoins. Tandis que quelques habitants des montagnes, prêts à mourir de faim, voyaient, par l’assistance du cardinal, se prolonger leur vie, d’autres arrivaient au dernier terme de l’indigence ; et bientôt les premiers, après avoir consommé un secours nécessairement limité, y retombaient également. En d’autres lieux qu’une charité obligée de choisir n’avait point oubliés, mais qu’elle avait gardés pour les derniers comme éprouvant moins de souffrances, les souffrances devenaient mortelles ; partout on périssait, de partout on accourait vers la ville. Dans cette ville, deux milliers peut-être d’affamés, plus robustes et plus adroits à vaincre la concurrence et à se faire faire place, avaient gagné une soupe, c’est-à-dire tout juste ce qu’il fallait pour ne pas mourir ce jour-là ; mais plusieurs autres milliers restaient en arrière, enviant ceux que nous ne saurions appeler plus heureux, puisque parmi cette foule supplantée se trouvaient leurs femmes, leurs enfants, leurs pères ; et tandis que, dans quelques parties de la cité, quelques-uns des plus dénués de ressources et qui touchaient à leur fin étaient relevés, rappelés à la vie, pourvus d’un asile et de moyens d’existence pour quelque temps, en cent autres parties d’autres tombaient, languissaient ou expiraient même sans soulagement et sans secours.

Tout le jour on entendait dans les rues un murmure confus de voix suppliantes ; la nuit, c’était un concert continu de sourds gémissements, de temps en temps interrompu par des éclats subtils de lamentations plus vives, par des exclamations de désespoir, par de ferventes invocations au ciel, qui se terminaient en des cris plus perçants encore.

C’est chose remarquable que, dans un tel excès de malheur et parmi des plaintes de tant de sortes, il n’y ait eu aucune tentative d’émeute, qu’aucune voix ne se soit élevée pour la provoquer : du moins l’on ne voit dans les rela-

  1. Ragguaglio dell’ origine et giornali successi della gran peste contagiosa, venefica et malefica, seguita nella città di Milano, etc. Milano, 1648, p. 10.