Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/456

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grands et les petits pour le fouler aux pieds, cet homme, en s’étant mis volontairement à terre, était épargné par tous et honoré par un grand nombre.

Il est vrai, que pour un grand nombre aussi, ce changement si éclatant n’était rien moins qu’une cause de satisfaction ; et pouvaient-ils s’en féliciter, tous ces agents stipendiés pour le crime, ou, parmi une autre classe, tous ces hommes, ses associés dans l’œuvre du crime, qui perdaient le moyen si puissant sur lequel ils avaient coutume de compter dans leurs entreprises, qui même voyaient tout à coup se rompre les fils de trames ourdies de longue main, et cela dans le moment peut-être où ils attendaient la nouvelle du succès ?

Mais déjà nous avons vu quels étaient les sentiments que cette conversion avait produits parmi les bandits qui se trouvaient près de leur maître au moment où elle s’était opérée, et qui en avaient reçu l’annonce de sa propre bouche : stupeur, douleur, abattement, irritation intérieure ; un peu de tout cela, mais point de haine ni de mépris. Il en fut de même pour ceux qu’il tenait dispersés sur divers points, de même pour ses complices de condition plus relevée lorsqu’ils apprirent la terrible nouvelle, et pour tous par les mêmes causes.

Le cardinal Frédéric fut plutôt, ainsi que l’observe Ripamonti dans le passage déjà cité de son histoire, celui sur qui une forte haine vint se porter à cette occasion. Ces gens le regardaient comme un homme qui s’était mêlé de leurs affaires, pour les leur gâter ; l’Innomé avait voulu sauver son âme ; personne n’avait droit de s’en plaindre.

Successivement ensuite, la plupart de ses brigands domestiques, ne pouvant s’accommoder de la nouvelle discipline à laquelle ils étaient soumis, et ne voyant pas de probabilité à ce qu’elle fût changée, avaient pris le parti de la retraite. Ils eurent la ressource, les uns d’aller chercher un autre maître, en s’adressant de préférence aux anciens amis de celui qu’ils quittaient, les autres de s’enrôler dans les compagnies à la solde de l’Espagne, de Mantoue ou de quelque autre des parties belligérantes, d’autres encore de se jeter sur les grandes routes pour y faire la guerre en petit et pour leur propre compte ; il put enfin s’en trouver qui se contentèrent de mener leur vie de coquins tout seuls et dans toute leur liberté. Ce fut probablement aussi parmi ces divers états que firent leur choix les autres sicaires de l’Innomé qui avaient été jusqu’alors à ses ordres en divers pays. Quant à ceux qui avaient pu s’habituer au nouveau genre de vie dont la loi leur était imposée, ou qui l’avaient embrassé de plein gré, la majeure partie, natifs de la vallée, étaient retournés aux champs ou aux métiers qu’ils avaient appris dans leur jeunesse et abandonnés ensuite ; les étrangers étaient restés au château comme domestiques : les uns et les autres, rebénis, pour ainsi dire, en même temps que leur maître, passaient désormais leur vie comme lui, sans faire de mal à personne, sans que personne leur en fît, inoffensifs et respectés à son exemple.

Mais lorsque, à l’arrivée des bandes allemandes, quelques fugitifs des pays envahis ou menacés arrivèrent au château pour y demander asile, l’Innomé, heureux de voir recherchés comme un refuge pour les faibles ces murs qui si