Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/502

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dont les veilles ont coûté la vie à un plus grand nombre d’hommes que ne l’ont fait les entreprises de certains Conquérants ; ce Delrio dont les Disquisizioni magiche (résumé de tout ce que les hommes avaient jusques à lui rêvé en semblable matière), devenues le livre le plus respectable, le plus digne de faire foi, furent, pendant plus d’un siècle, la règle et la trop puissante cause de ces meurtres légaux dont on ne peut, sans frémir, rappeler la longue suite.

Des imaginations du vulgaire, les gens instruits prenaient ce qui pouvait s’accommoder à leurs idées ; des imaginations des gens instruits, le vulgaire prenait ce qu’il en pouvait comprendre, et comme il le pouvait, et du tout se formait une masse énorme et confuse de démence commune à tous.

Mais ce qui étonne le plus, c’est de voir les médecins, ceux d’entre eux, c’est-à-dire qui, dès le principe, avaient cru à la peste, c’est de voir, notamment Taddino, embrasser les déplorables idées de la multitude. Ce Taddino, qui avait annoncé la contagion, l’avait vue arriver, l’avait, pour ainsi dire, suivie de l’œil dans ses progrès, qui avait dit et proclamé que c’était la peste et qu’elle se prenait par le contact, que de l’absence de mesures préservatrices s’ensuivrait une infection générale, ce même homme, ensuite, vient puiser dans ces mêmes faits qu’il a prédits un argument qu’il croit sans réplique à l’appui des onctions magiques et vénéneuses : c’était lui qui, dans la maladie de ce Carlo Colonna, mort le second de la peste de Milan, avait remarqué et signalé le délire comme l’un des symptômes de cette contagion, et c’est lui qui, plus tard, n’hésite pas à donner comme une preuve des onctions et d’une conjuration formée sous les auspices du diable un fait tel que celui qu’on va lire. Deux témoins déposaient avoir entendu raconter par l’un de leurs amis malade, qu’une nuit il avait vu paraître dans sa chambre des gens qui lui avaient offert sa guérison et de l’argent s’il voulait oindre les maisons des environs, et, sur son refus, ils étaient partis, laissant à leur place un loup sous le lit et trois gros chats sur les couvertures, « lesquels y restèrent jusqu’au jour[1]. »

Si une telle manière de raisonner était le fait d’un seul homme, on pourrait l’attribuer à un défaut de bon sens qui lui serait particulier, ou plutôt il n’y aurait pas lieu d’en faire mention ; mais, comme ce fut le fait de plusieurs, ou pour mieux dire de presque tous, c’est l’histoire de l’esprit humain, et l’on y trouve l’occasion de reconnaître combien une suite réglée et raisonnable d’idées peut être troublée par une autre suite d’idées qui se jette à travers. Du reste, ce Taddino était, dans notre cité, l’un des hommes de son temps les plus renommés par son talent et ses connaissances.

Deux écrivains illustres et qui ont bien mérité de leur pays ont affirmé que le cardinal Frédéric doutait du fait des onctions[2]. Nous voudrions pouvoir donner à cet homme si distingué et si digne d’affection une louange encore plus complète, et montrer le bon prélat supérieur en ce point comme en tant d’autres à la foule de ses contemporains ; mais nous sommes, au contraire, obligé de

  1. Pages 123, 124.
  2. Muratori ; del governo della peste ; Modeno, 1714, p. 117. — P. Verri, ouvrage cité, p. 261.