Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/508

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toutes les autres, qui entrait, pour ainsi dire, par tous les sens, qui s’était introduite dans tous les joyeux propos de la soirée, parce qu’il était encore plus facile d’en plaisanter que de la passer sous silence : la peste.

Après s’être longtemps tourné et retourné sur sa couche, il s’endormit enfin, et bientôt les songes les plus incohérents et les plus sombres vinrent l’assaillir. Après l’un c’était l’autre, jusqu’à celui où il crut se trouver dans une grande église, bien en avant, bien en avant, au milieu d’une foule de peuple ; il se trouvait là sans savoir comment il y était allé, comment l’idée d’y aller lui était venue, surtout dans un temps pareil ; et il enrageait de s’y voir. Il regardait ceux qui l’environnaient ; ce n’étaient que des figures hâves et défaites, avec des yeux hébétés et ternes, des lèvres allongées et pendantes, et tous ces êtres hideusement étranges portaient des vêtements de forme singulière qui tombaient en lambeaux et laissaient voir sur leur corps, par les déchirures, des taches et des bubons. « Écartez-vous, canaille, » leur criait-il en regardant vers la porte qui était bien loin, bien loin, et en prenant un air menaçant, sans toutefois remuer en aucune manière, se serrant, au contraire, sur lui-même, pour ne pas toucher ces corps dégoûtants qui ne le touchaient déjà que trop de toutes parts. Mais pas un de ces personnages figurant comme autant d’idiots ne faisait mine de vouloir s’éloigner et ne paraissait même l’entendre ; au contraire, il les voyait toujours plus sur lui ; et surtout il lui semblait que quelqu’un d’entre eux, avec le coude ou toute autre chose, le pressait au côté gauche, entre le cœur et l’aisselle, sur un point où il sentait comme un poids et de la douleur ; et s’il pliait son corps pour tâcher de se délivrer de cette gêne, je ne sais quoi encore venait tout aussitôt appuyer sur le même point. Tout en colère, il veut mettre l’épée à la main ; et il lui semble qu’en la serrant on a fait remonter cette épée, et que c’est le pommeau qui le presse ainsi sous le bras. Mais, en y portant la main, il ne trouve point l’épée et sent une douleur plus aiguë. Il s’agitait, menaçait et voulait crier plus fort, quand tout à coup toutes ces figures se tournent vers un côté de l’église. Il y regarde lui-même, aperçoit une chaire, et voit poindre au-dessus de l’appui qui en forme le pourtour je ne sais quoi de convexe, de lisse, de luisant ; puis, à mesure que cela s’élève, il voit distinctement une tête rase, puis deux yeux, un visage, une barbe longue et blanche, un moine debout, hors de l’appui jusqu’à la ceinture, le père Cristoforo. Celui-ci, promenant un regard de feu sur tout l’auditoire, arrête ses yeux sur don Rodrigo, levant en même temps la main vers lui, exactement dans l’attitude qu’il avait prise dans ce certain salon de son château. Don Rodrigo alors lève aussi la main précipitamment, fait un effort, comme pour s’élancer et saisir ce bras tendu en l’air ; sa voix, qui grondait sourdement dans son gosier, éclate tout à coup en un grand cri, et il s’éveille. Il laissa retomber le bras qu’il avait levé en effet. Il eut quelque peine à recueillir sa pensée, à bien ouvrir les yeux ; car la lumière déjà grande du jour le fatiguait tout autant qu’avait fait celle de sa lampe ; il reconnut son lit, sa chambre ; il comprit que tout ce qu’il avait vu n’avait été qu’un songe : l’église, le peuple, le moine, tout avait disparu ; tout, excepté une chose, sa douleur au côté