Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/516

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


vers la fin du mois d’août, trois jours après celui où don Rodrigo avait été porté au lazaret. Il prit son chemin vers Lecco, voulant, pour ne pas aller en aveugle à Milan, passer par son village, où il espérait trouver Agnese vivante, et recevoir d’elle quelques informations sur tant de choses qu’il brûlait d’envie de savoir.

Le peu de personnes qui étaient guéries de la peste formaient vraiment, au milieu du reste de la population, comme une classe privilégiée. Une grande partie des autres étaient malades ou mouraient ; et ceux que jusqu’alors la contagion n’avait pas atteints vivaient dans une crainte continuelle ; ils allaient mesurant leurs pas, toujours sur leurs gardes, l’appréhension peinte sur la figure, avec hésitation et hâte tout ensemble, car tout pouvait être contre eux une arme dont la blessure serait la mort. Les premiers, au contraire, à peu près sûrs de leur fait (car avoir deux fois la peste était la chose la plus rare ou plutôt un prodige) marchaient au milieu de la contagion avec une admirable assurance ; comme les chevaliers d’une époque du moyen âge qui, cachés sous le fer depuis la tête jusqu’aux pieds et montés sur des palefrois couverts eux-mêmes d’autant de fer qu’on pouvait leur en mettre sur le corps, allaient ainsi rôdant à l’aventure (d’où leur est venue leur glorieuse dénomination de chevaliers errants) parmi une pauvre troupe pédestre de bourgeois et de vilains qui n’avaient, contre les coups dont on les chargeait, que leurs vêtements pour toute défense. Sage, utile et noble métier ! métier vraiment digne de figurer dans un traité d’économie politique pour y occuper le premier rang !

C’est avec cette assurance, troublée cependant par des inquiétudes trop bien connues du lecteur et par le spectacle fréquent, par la pensée continuelle de la calamité générale, que Renzo s’avançait vers l’héritage paternel, sous un beau ciel et dans un beau pays, mais ne rencontrant, après de longs espaces de la plus triste solitude, que quelques ombres errantes plutôt que des êtres vivants, ou des cadavres portés vers la fosse sans nul honneur de convois, sans aucun son de chants funèbres. Vers le milieu du jour, il s’arrêta dans un petit bois pour manger un peu de pain et de quelque autre provision qu’il avait apportée avec lui. Quant à des fruits, il en avait à sa disposition tout le long de la route,