Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/517

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et bien au-delà du nécessaire : des figues, des pêches, des prunes, des pommes, autant qu’il en aurait pu désirer. Il n’avait qu’à se donner la peine d’entrer dans les champs pour en cueillir, s’il ne voulait les ramasser sous les arbres où le sol en était couvert comme si une grêle était survenue, car l’année était extraordinairement fertile, surtout en fruits, et presque personne ne portait là sa pensée : les raisins également cachaient en quelque sorte les pampres sur la vigne, où ils étaient laissés à la discrétion de tout venant.

Sur le soir, il aperçut son village. À cette vue et quoiqu’il dût y être préparé, il se sentit donner comme une étreinte au cœur : il fut à l’instant assailli d’une foule de souvenirs douloureux et de pressentiments non moins douloureux peut-être : il lui semblait avoir dans les oreilles ces sinistres coups de tocsin dont il avait été accompagné, poursuivi, lorsqu’il avait fui de ces lieux, et en même temps il entendait, si l’expression est permise, un silence de mort qui y régnait maintenant. Son trouble fut plus grand encore lorsqu’il déboucha sur la place de l’église, et, il osait à peine penser à celui qu’il éprouverait au terme de sa marche, car le lieu où il avait dessein d’aller s’arrêter était cette maison qu’il avait coutume autrefois d’appeler la maison de Lucia. Maintenant ce ne pouvait être tout au plus que la maison d’Agnese ; et la seule grâce qu’il espérait du ciel était d’y trouver cette pauvre Agnese en vie et en santé. Il se proposait d’y réclamer d’elle un asile, pensant bien que sa propre maison ne devait plus être bonne qu’à y loger les fouines et les rats.

Ne voulant pas se faire voir, il prit un sentier hors du village, le même qu’il avait suivi dans cette certaine nuit où, en bonne compagnie, il était venu chez le curé pour le surprendre. À mi-distance environ sur ce sentier se trouvait, d’un côté, la maison de Renzo, de l’autre sa vigne, de manière qu’il pourrait, se disait-il, entrer un instant dans l’une et dans l’autre, et voir un peu dans quel état le tout se trouvait.

Il marchait regardant devant lui, plein tout à la fois du désir et de la crainte de voir quelqu’un, et au bout de quelques moments il vit en effet un homme