Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/531

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pourquoi il était dressé en cet endroit, il entendait toujours plus le bruit s’approcher, et enfin il vit déboucher en deçà du coin de l’église un homme qui agitait une sonnette ; c’était un apparitore, derrière lui parurent deux chevaux qui, allongeant le cou et faisant effort sur leurs jarrets, n’avançaient qu’à grand’peine ; puis un chariot qu’ils traînaient, chargé de morts ; et après celui-là, un autre semblable, puis un autre et un autre encore. Çà et là près des chevaux, marchaient des monatti qui les pressaient du fouets de l’aiguillon et de leurs jurements. Ces cadavres étaient la plupart nus, quelques-uns mal couverts de chétives enveloppes, tous amoncelés et enlacés les uns avec les autres, comme des couleuvres pelotonnées ensemble qui déroulent lentement leurs plis aux premières chaleurs du printemps ; comparaison trop juste en effet, car, à chaque cahot, à chaque secousse, on voyait ces tristes masses trembler et varier le repoussant aspect de leur désordre, on voyait des têtes pendre, des chevelures virginales se renverser, des bras se dégager et battre sur les roues ; et l’âme déjà saisie d’horreur à ce spectacle, apprenait comment il pouvait devenir plus lamentable encore et d’une plus hideuse difformité.

Notre jeune homme s’était arrêté au coin de la place, près du garde-fou du canal, et il priait pour ces morts qu’il ne connaissait pas. Dans ce moment, une affreuse pensée s’offrit à son esprit. « Peut-être là, mêlée parmi les autres, là-dessous… Oh ! mon Dieu ! faites que ce ne soit pas ! faites que cette idée ne me gagne point ! »

Lorsque le funèbre convoi eut achevé de passer, Renzo se remit en marche ; il traversa la place, en prenant son chemin le long du canal à gauche, sans autre raison dans ce choix, sinon que le convoi avait passé de l’autre côté. Après les quatre pas qu’il avait à faire des murs latéraux de l’église au canal, il vit à droite le pont Marcellino ; il s’y dirigea et aboutit dans la rue de Borgo Nuovo. Regardant en avant, toujours dans l’intention de trouver quelqu’un qui pût lui fournir le renseignement dont il avait besoin, il vit à l’autre bout de la rue un prêtre en pourpoint, avec un petit bâton à la main, se tenant debout près d’une porte entr’ouverte, la tête baissée, et l’oreille contre l’ouverture ; et peu après il le vit lever la main et bénir. Il jugea, comme c’était la vérité, que cet ecclésiastique finissait de confesser quelqu’un, et il se dit : « Voici l’homme qu’il me faut. Si un prêtre, en fonctions de prêtre, n’a pas un peu de charité, un peu de bienveillance et de bonnes manières pour qui s’adresse à lui, il faut dire qu’il n’y en a plus dans ce monde. »

Cependant le prêtre, s’étant éloigné de la porte, venait du côté de Renzo, en tenant avec grande précaution le milieu de la rue. Renzo, lorsqu’il fut près de lui, ôta son chapeau, et en même temps il s’arrêta pour lui faire comprendre qu’il désirait lui parler, mais qu’il ne voulait pas l’approcher trop indiscrètement. L’ecclésiastique s’arrêta de même, se montrant prêt à l’écouter, mais en appuyant toutefois le bout de son bâton à terre, comme pour s’en faire un rempart. Renzo exposa sa demande, à laquelle le prêtre satisfit, non-seulement en lui disant le nom de la rue où était la maison qu’il cherchait, mais encore en lui traçant son itinéraire, selon le besoin qu’il vit que le pauvre jeune