Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/532

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


homme en avait, c’est-à-dire en lui indiquant, à force de détours à droite et à gauche, de croix et d’églises, les six ou huit rues qu’il avait encore à parcourir pour arriver à cette maison.

« Que Dieu vous maintienne en santé au temps où nous sommes et toujours ! » dit Renzo ; et comme l’ecclésiastique se disposait à s’éloigner : « Encore une grâce, » lui dit le jeune homme ; et il lui parla de la pauvre femme oubliée. Le bon prêtre le remercia lui-même de lui avoir fourni l’occasion d’une œuvre de charité si nécessaire ; et, en lui disant qu’il allait avertir qui de droit, il le quitta. Renzo, de son côté, se remit de nouveau en marche, et il cherchait, en cheminant, à repasser sa leçon d’itinéraire, pour n’avoir pas à répéter sa demande à chaque coin de rue. Mais vous ne sauriez vous figurer combien cette opération lui était pénible, non pas autant pour la difficulté de la chose en elle-même qu’à cause d’un nouveau trouble qui venait de s’emparer de son âme. Ce nom de la rue, cette indication du chemin qu’il devait suivre, l’avaient bouleversé. C’était le renseignement qu’il avait désiré, demandé, dont il ne pouvait se passer ; et on ne lui avait rien dit où il pût voir aucun mauvais présage ; mais que voulez-vous ? Cette idée un peu plus précise d’un terme prochain où il sortirait d’une grande incertitude, où il pourrait s’entendre dire : elle est en vie ; ou bien : elle est morte ; cette idée venait de lui causer un saisissement tel que dans ce moment il eût mieux aimé se trouver encore dans sa pleine ignorance, être au commencement du voyage dont il était près d’atteindre la fin. Il rappela cependant ses esprits, et se dit à lui-même : « Eh là ! si nous allons commencer à faire l’enfant, comment cela ira-t-il ? » S’étant ainsi remis le mieux qu’il lui fut possible, il poursuivit son chemin, en s’enfonçant dans l’intérieur de la ville.

Quelle ville ! et qu’était-ce auprès de son état actuel, que celui où elle s’était trouvée l’année d’auparavant par l’effet de la famine !

Renzo avait précisément à traverser l’un des quartiers que le fléau avait le plus horriblement désolés, je veux dire ces rues formant à leur rencontre le carrefour qu’on appelait le carrobio de la Porte-Neuve. (Il y avait alors une croix dans le milieu, et en face, à côté de l’emplacement où est aujourd’hui l’église de San Francesco di Paolo, une ancienne église sous le titre de Santa Anastasia.) Telle avait été la violence de la contagion dans ce quartier, et telle aussi l’infection des cadavres laissés sur place, que le peu de personnes qui vivaient encore avaient été obligées de vider les lieux ; de sorte que si le passant y était tristement frappé de cet abandon et de cette solitude dont toute une masse d’habitations présentait l’aspect, il avait en même temps à subir l’horreur et le dégoût qu’inspiraient les restes laissés par la population qui les avait occupées. Renzo hâta le pas, en se ranimant par la pensée que le but vers lequel il marchait ne devait pas être encore si proche, et par l’espérance qu’avant d’y être parvenu, il trouverait la scène changée, du moins en partie ; et, en effet, il ne tarda pas d’arriver dans un lieu qui pouvait s’appeler une ville d’êtres vivants ; mais quelle ville encore, et quels êtres ! Toutes les portes étaient fermées par crainte et par méfiance, ou si l’on en voyait d’ouvertes, c’étaient celles des