Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/539

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devenue encore plus laide, tressaillit comme une personne prise sur le fait.

« Que diable !… » commençait à dire Renzo en levant également les mains vers la femme ; mais celle-ci, voyant qu’elle ne pouvait plus espérer de le faire saisir à l’improviste, laissa échapper le cri qu’elle avait jusqu’alors retenu : « À l’untore ! donnez dessus, donnez dessus ! À l’untore !

— Qui ? Moi ! cria Renzo. Ah ! vieille sorcière ! impudente menteuse ! tais-toi ; » et il fit un saut vers elle pour l’effrayer et la faire taire. Mais il s’aperçut en ce moment qu’il devait plutôt songer à ce qui allait se passer pour lui. Au cri de la vieille, il accourait du monde de divers côtés ; non pas la foule qui, dans un cas semblable, se serait formée trois mois auparavant, mais bien plus de bras qu’il n’en fallait pour assommer un pauvre homme. En même temps la fenêtre se rouvrit, et la même personne qui peu de moments avant lui avait fait si mauvais accueil, s’y montra cette fois à plein, en criant, elle aussi : « Arrêtez-le, arrêtez-le ; ce doit être un de ces coquins qui rôdent pour oindre les portes des honnêtes gens. »

Renzo ne perdit pas son temps à délibérer. Sur-le-champ il jugea que ce qu’il avait de mieux à faire était de se sauver des mains de ces gens, et non de rester à leur expliquer ses raisons. Il jeta un coup d’œil à droite et à gauche pour voir le côté où ils étaient le moins nombreux, et ce fut par là qu’il prit sa course. D’une rude poussée il écarta un homme qui lui barrait le passage ; un autre accourait à sa rencontre ; d’une gourmade bien appliquée dans la poitrine, il le fit reculer à dix pas, et continua de jouer des jambes, le poing levé, serré, prêt pour tout autre qui serait venu se mettre sur son chemin. La rue, en avant de lui, était libre. Mais sur ses derrières il entendait les pas de ceux qui couraient après lui, et, plus retentissants que leurs pas, ces cris alarmants : « Donnons dessus, donnons dessus ! à l’untore ! » Il ne savait quand la poursuite s’arrêterait ; il ne voyait aucun lieu où il pût s’y soustraire. Sa colère devint de la rage, son trouble se changea en désespoir ; les yeux comme voilés d’un nuage, il saisit son grand couteau, le dégaina, s’arrêta court, tourna vers la