Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/549

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


broutait une touffe d’herbe fraîche ; elle le présentait au pis de la bête encore novice, la grondant et tout à la fois la flattant de la main et de la voix pour qu’elle se prêtât doucement à l’office qui lui était demandé ; celle-là s’élançait pour saisir un pauvre innocent qu’une chèvre, tout occupée d’en allaiter un autre, foulait de l’un de ses pieds ; cette autre promenait le sien en le berçant dans ses bras, tâchant, tantôt de l’endormir par sa chanson, tantôt de l’apaiser par des paroles caressantes, et l’appelant d’un nom qu’elle lui avait donné. Dans ce moment arriva un capucin à barbe blanche apportant sur ses deux bras deux petits enfants qui poussaient des cris et qu’il venait de recueillir près de leurs mères expirantes. Une femme courut les recevoir et tout aussitôt chercha du regard parmi les nourrices et le troupeau pour leur trouver une mère.

Plus d’une fois le jeune homme, obéissant à la première et à la plus puissante de ses pensées, s’était détaché, pour continuer sa marche, de l’ouverture par laquelle il regardait ce tableau, et plus d’une fois il ne put s’empêcher de s’y remettre pour regarder encore un moment.

S’en étant enfin éloigné, il suivit la clôture de planches jusqu’à un endroit où un groupe de baraques qui s’y trouvaient appuyées l’obligea à se détourner. Il marcha alors le long des baraques, avec l’intention de regagner son mur de planches, de le suivre jusqu’au bout et de reconnaître ce qu’il y avait au delà. Pendant qu’il regardait devant lui pour étudier son chemin, une apparition subite, et qui ne fut que d’un instant, frappa sa vue et bouleversa son cœur. Il vit, à une centaine de pas, passer et se perdre aussitôt, parmi les cabanes, un capucin qui, de cette distance et aperçu aussi rapidement, avait tout l’air, toute l’allure du père Cristoforo. Agité, comme on peut le croire, il courut de ce côté, et là, s’étant mis à rôder, à chercher, en avant, en arrière, dedans, dehors, dans tous les détours, dans tous les passages, il fit tant qu’il revit, avec une joie que l’on peut également comprendre, cette même figure, ce même religieux ; il le vit assez près de lui, s’éloignant d’une grande marmite, et allant, une écuelle à la main, vers une baraque ; puis il le vit s’asseoir sur la porte, faire un signe de croix sur l’écuelle qu’il tenait devant lui, et, regardant tout à l’entour, comme un homme qui veut toujours avoir l’air à ce qui se passe, prendre sa cuiller et se mettre à manger. C’était bien réellement le père Cristoforo.

Peu de mots nous suffiront pour raconter l’histoire du bon religieux depuis le jour où nous l’avons perdu de vue. Il n’avait jamais quitté Rimini, et jamais n’avait songé à le quitter jusqu’au moment où la peste, s’étant déclarée à Milan, était venue lui offrir l’occasion, qu’il avait toujours si vivement désirée, de donner sa vie pour son prochain. Il demanda avec instances d’être rappelé, pour servir et assister les pestiférés. L’oncle de don Rodrigo était mort ; et, au demeurant, on avait plus besoin d’infirmiers que d’hommes d’État ; de sorte qu’il obtint sans peine l’objet de sa demande. Il vint aussitôt à Milan, entra au lazaret, et y était depuis environ trois mois lorsqu’il se trouva sur les pas de Renzo.