Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/550

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Mais la joie qu’éprouva celui-ci en le revoyant ne fut pas même un instant sans mélange. Il n’acquit la certitude que c’était lui que pour reconnaître en même temps le changement qui s’était opéré dans sa personne. Sa taille s’était voûtée comme sous un pénible affaissement, son visage était maigre et défait ; et en tout on voyait en lui la nature épuisée, un corps succombant sous les fatigues et les souffrances, mais qu’un effort de l’âme savait encore, à chaque instant, relever et soutenir.

Il regardait lui-même avec attention le jeune homme qui venait vers lui et qui, du geste, n’osant encore user de la parole, cherchait à se faire reconnaître du religieux. « Oh ! père Cristoforo ! dit-il ensuite quand il en fut assez proche pour être entendu sans trop élever la voix.

— Toi ici ! dit le religieux en posant à terre son écuelle et se dressant.

— Comment vous portez-vous, père ? Comment vous portez-vous ?

— Mieux que tant de pauvres gens que tu vois, » répondit le religieux ; et sa voix était faible, cassée, changée comme tout l’était en lui. Son œil seul avait conservé sa vivacité première, ou même on y voyait quelque chose de plus animé et de plus brillant que par le passé, comme si la charité, dans cette âme, s’élevant d’autant plus aux sublimes régions lorsque l’œuvre touchait à son terme, et tout entière à la joie de se sentir rapprochée de son principe, faisait rayonner dans le regard un feu plus ardent et plus pur que celui que l’infirmité du corps tendait incessamment à y amortir.

« Mais toi, poursuivit-il, comment es-tu dans ce lieu ? pourquoi viens-tu ainsi affronter la peste ?

— Je l’ai eue, grâce à Dieu. Je viens tâcher de trouver Lucia.

— Lucia ! Est-ce qu’elle est ici ?

— Elle est ici ; ou du moins je veux espérer qu’elle y est encore.

— Est-elle ta femme ?

— Oh ! cher père ! non, certes, elle n’est pas ma femme. Vous ne savez donc rien de tout ce qui s’est passé ?

— Non, mon enfant ; depuis que Dieu m’a éloigné de vous autres, je n’ai plus rien su de ce qui vous concerne ; mais maintenant qu’il t’envoie vers moi, je puis dire que j’ai grand désir d’en apprendre quelque chose. Mais et ton bannissement ?

— Vous le savez donc, ce qu’on m’a fait ?

— Mais qu’avais-tu fait toi-même ?

— Écoutez, père ; si je disais que j’ai eu du bon sens dans ce certain jour à Milan, je dirais un mensonge ; mais pour ce qui est de mauvaises actions, je n’en ai point fait, je vous assure.

— Je le crois, et je le croyais moi-même avant de t’avoir vu.

— À présent donc je pourrai tout vous dire.

— Attends, » dit le religieux ; et, faisant quelques pas hors de la baraque, il appela : « Père Vittore ! » Un instant après parut un jeune capucin auquel il dit : « Rendez-moi le service, père Vittore, pendant quelques moments qu’il me