Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/555

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t’aimes toi-même ; tu as pu méditer la vengeance, mais il a assez de force et de miséricorde pour t’empêcher de l’effectuer ; il te fait une grâce dont un autre, hélas ! fut trop indigne. Tu sais, bien des fois tu l’as dit, qu’il peut arrêter la main de l’oppresseur ; mais sache qu’il peut arrêter aussi celle de l’homme vindicatif. Et parce que tu es pauvre, parce que tu es offensé, crois-tu qu’il ne puisse défendre contre toi un être qu’il a créé à son image ? Crois-tu qu’il te laisserait faire toutes choses selon ta volonté ? Non ! Mais sais-tu ce que tu peux faire ? Tu peux haïr et te perdre ; tu peux, par le sentiment que tu nourriras dans ton cœur, éloigner de toi toute bénédiction. Car, de quelque manière que les choses se passent pour toi, quel que puisse être ton sort, sois bien assuré que tout y sera châtiment, tant que tu n’auras pas pardonné à ne pouvoir plus dire : je lui pardonne.

— Oui, oui, dit Renzo, tout ému et plein de confusion ; je sens que je ne lui avais jamais pardonné ; je sens que j’ai parlé comme un être sans raison et non comme un chrétien ; mais maintenant, avec la grâce de Dieu, c’est bien du fond du cœur que je lui pardonne.

— Et si tu le voyais ?

— Je prierais le Seigneur de me donner, à moi, la patience, et de lui toucher le cœur.

— Te rappellerais-tu que le Seigneur ne nous a pas dit seulement de pardonner à nos ennemis, mais de les aimer ? Te rappellerais-tu qu’il l’a aimé jusqu’à mourir pour lui ?

— Oui, avec l’aide de Dieu.

— Eh bien, viens avec moi. Tu as dit : Je le trouverai ; tu le trouveras. Viens, et tu verras contre qui tu pouvais conserver de la haine, à qui tu pouvais désirer du mal et vouloir en faire, sur quelle vie tu voulais t’ériger en maître. »

Et, prenant la main de Renzo, la serrant comme aurait pu le faire un jeune homme dans la force de la santé, il se mit en marche. Renzo, sans oser lui adresser aucune question, le suivit.

Après avoir fait un peu de chemin, le religieux s’arrêta sur la porte d’une cabane ; il fixa ses yeux sur le visage de Renzo d’un air mêlé de gravité et d’attendrissement, et le fit entrer avec lui.

Le premier objet qui là se montrait à la vue était un malade assis dans le fond sur la paille, mais un malade peu abattu et qui même pouvait paraître près de sa convalescence. En voyant le père, il remua la tête, comme pour faire un signe négatif ; le père baissa la sienne d’un air de tristesse et de résignation. Renzo cependant, promenant ses regards avec une inquiète curiosité sur ce qu’il y avait encore dans la cabane, vit trois ou quatre malades ; et, sur un matelas placé contre l’un des côtés, il remarqua l’un d’entre eux enveloppé dans un drap, par-dessus lequel était une cape de gentilhomme servant de couverture. Il le considéra plus attentivement, reconnut don Rodrigo, et recula d’un pas ; mais le religieux, lui faisant de nouveau sentir fortement la main avec laquelle il le tenait, le tira au pied de la triste couche, tandis que de l’autre main il lui montrait l’homme qui s’y trouvait étendu. Le malheureux