Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/559

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coupole ; de sorte que l’autel, placé au centre, pouvait être vu de toutes les fenêtres des chambres du pourtour, et presque de tous les points du lazaret. Maintenant l’édifice ayant été affecté à tout autre usage, les vides des façades sont murés ; mais l’ancienne construction, demeurée intacte, indique clairement comment il était alors et quelle en était la destination.

Renzo venait à peine de se mettre en marche, lorsqu’il vit le père Félix paraître sous le portique de la chapelle et se présenter sous l’arceau faisant face à la ville, devant lequel l’assemblée s’était rangée en bas des degrés, tout au long de l’avenue pratiquée dans le milieu de l’enceinte, et il reconnut aussitôt à l’attitude du religieux qu’il avait commencé sa prédication.

Il tourna par les petits passages qui se trouvaient entre les tentes et les baraques, de manière à arriver sur les derrières de l’auditoire, ainsi qu’il lui avait été dit de le faire. Une fois là, il s’arrêta sans faire semblant de rien, et parcourut du regard toute cette réunion ; mais il n’y vit que des têtes se touchant toutes. Dans le milieu il s’en trouvait un certain nombre qui avaient un voile pour coiffure. Il regarda plus attentivement sur ce point ; mais, n’y découvrant rien de plus, il fit comme les autres et leva les yeux vers le prédicateur sur lequel chacun fixait les siens. Il fut frappé, pénétré de l’air vénérable de cette figure, et, recueillant l’attention dont il pouvait être capable dans un moment de semblable attente, il entendit cette partie de l’allocution que prononçait l’homme de Dieu :

« Donnons une pensée aux mille et mille d’entre nous qui sont sortis par là ; » et, de son doigt levé par-dessus son épaule, il montrait derrière lui la porte qui donne sur le cimetière de San-Gregorio, lequel n’était plus alors qu’une immense fosse, « jetons un regard sur les mille et mille autres qui restent dans cette enceinte, ne sachant, hélas ! quelle en sera pour eux la sortie ; jetons un regard sur nous-mêmes qui, en si petit nombre, en sortons échappés au péril. Béni soit le Seigneur ! béni dans sa justice, béni dans sa miséricorde ! béni dans la mort, béni dans la vie, lorsqu’il la daigne sauver ! béni dans le choix qu’il a voulu faire de nous pour une semblable faveur ! Ah ! pourquoi l’a-t-il voulu, mes enfants, si ce n’est pour se conserver un petit peuple corrigé par l’affliction et rendu plus fervent par la gratitude ? Si ce n’est afin que, pénétré plus vivement de cette pensée que la vie est un don de sa grâce, nous l’estimions à la valeur que doivent avoir pour nous tous ses dons, nous l’employions à des œuvres dignes de lui être présentées ? Si ce n’est afin que le souvenir de nos souffrances nous rende compatissants pour notre prochain et prompts à le secourir dans les siennes ? Et d’abord songeons en ce moment à la manière dont nous allons paraître aux yeux de ceux avec qui, dans cet asile, nous avons souffert, nous avons connu les vicissitudes de la crainte et de l’espérance, parmi lesquels nous laissons des amis, des proches, et qui tous sont nos frères dans le Seigneur. Veillons à ce qu’en nous voyant passer parmi eux, et tandis qu’ils éprouveront peut-être quelque soulagement par la pensée qu’il n’est pas impossible de sortir vivants de ce séjour de misères, veillons à ce qu’ils ne reçoivent de nous que bon exemple et qu’édification. Gardons-nous de leur