Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/560

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montrer une joie bruyante, une joie toute terrestre, parce que nous avons évité cette mort contre laquelle ils se débattent encore. Qu’ils nous voient partir remerciant le ciel pour nous et le priant pour eux, et qu’ils puissent dire : Hors d’ici-même ils se souviendront de nous, ils continueront à prier pour nous. Commençons par ce voyage, par ces premiers pas que nous allons faire, une vie toute de charité. Que ceux qui ont repris leurs premières forces donnent aux faibles l’appui d’un bras fraternel ; jeunes gens, soutenez les vieillards ; vous qui êtes restés sans enfants, voyez autour de vous combien d’enfants sont restés sans père ! qu’ils trouvent un père dans chacun de vous ! Et cette charité, en couvrant vos péchés, adoucira même votre douleur. »

Ici un sourd murmure de gémissements, un triste concert de sanglots qui allaient croissant dans l’assemblée, s’arrêtèrent subitement, lorsqu’on vit le prédicateur se mettre au cou une corde et tomber à genoux ; et dans un profond silence on attendait ce qu’il allait dire.

« Il me reste, dit-il, à vous parler de moi et de mes compagnons qui, par un choix dont nous étions si indignes, avons été appelés à ce haut privilège de servir en vous Jésus-Christ. Je vous demande humblement de nous pardonner si nous n’avons pas dignement rempli un si grand ministère. Si la paresse, si l’indocilité de la chair nous ont rendus moins attentifs à vos besoins, moins prompts à courir à votre appel ; si une injuste impatience, si un coupable ennui nous ont fait quelquefois vous montrer un visage froid et sévère ; si quelquefois la misérable pensée que nous pouvions vous être nécessaires nous a portés à ne pas vous traiter avec cette humilité dont nous n’eussions jamais dû nous départir ; si notre fragilité nous a fait commettre quelque action qui ait été pour vous une cause de scandale, pardonnez-nous ! Que Dieu vous remette de même vos dettes envers lui, et qu’il vous bénisse ! » Et, faisant sur l’auditoire un grand signe de croix, il se releva.

Si nous n’avons pu rapporter exactement ses paroles, nous en avons du moins reproduit le sens et la substance ; mais le ton avec lequel elles furent prononcées est une de ces choses que la plume ne retrace point. C’était le ton d’un homme qui appelait privilège le service des pestiférés, parce qu’il le regardait comme tel ; qui se disait coupable de n’avoir pas dignement répondu à cette grâce, parce qu’il le sentait ainsi ; qui demandait qu’on lui pardonnât, parce qu’il croyait véritablement avoir besoin de ce pardon. Mais ceux qui l’écoutaient étaient les mêmes qui avaient vu ces capucins n’avoir d’autre pensée, d’autre soin que de les servir, qui en avaient vu mourir le plus grand nombre, qui avaient vu notamment celui qui aujourd’hui parlait au nom de tous, le premier de tous en l’autorité, être toujours aussi le premier à l’œuvre, si ce n’est lorsqu’il avait été lui-même aux portes de la mort ; et l’on peut dès lors juger avec quelle abondance de larmes, avec quels sanglots ces paroles furent accueillies. L’admirable religieux prit alors une grande croix qui était appuyée contre un pilastre, il l’éleva devant lui, laissa sur le bord du portique extérieur ses sandales, descendit les degrés, et traversant la foule, qui s’ouvrit respectueusement pour lui donner passage, il alla se mettre à sa tête.