Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/568

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demande-t-il de son côté qui était cette femme ; peu de mots nous suffiront pour le satisfaire.

C’était une riche marchande, d’environ trente ans. Dans l’espace de quelques jours, elle avait vu mourir dans sa maison son mari et tous ses enfants. Peu après, atteinte elle-même de la peste, elle avait été transportée au lazaret et placée dans cette petite cabane, au moment où Lucia, après avoir, sans s’en être aperçue, surmonté le mal dans sa plus forte crise, et avoir changé plus d’une fois de compagne sans s’en apercevoir davantage, commençait à revenir à elle et à recouvrer l’usage de la raison dont elle avait été privée dès le début de sa maladie, pendant qu’elle était encore dans la maison de don Ferrante. La cabane ne pouvait contenir que deux personnes ; et bientôt entre celles-ci, toutes deux affligées, abandonnées, effrayées, isolées au milieu de la foule, avait pris naissance plus d’affection peut-être, plus d’intimité que si depuis longtemps elles avaient passé leur vie ensemble. Lucia n’avait pas tardé à être assez remise pour pouvoir prêter assistance à l’autre, dont l’état avait été fort grave. Maintenant que le danger était également passé pour celles-ci, elles se tenaient compagnie, se prêtaient courage et se servaient de garde mutuellement. Elles s’étaient promis de ne sortir du lazaret que toutes deux ensemble, et, avaient pris d’autres arrangements pour ne pas même se séparer après leur sortie. La marchande, qui avait laissé aux soins d’un de ses frères, commissaire de la Santé, sa maison, son magasin et sa caisse, le tout en bon état et bien garni, et qui, en reprenant ses clefs, allait se trouver seule et, triste maîtresse de beaucoup plus qu’il ne lui fallait pour vivre à son aise, voulait garder Lucia auprès d’elle comme une fille ou une sœur ; et Lucia avait adhéré à cette proposition, avec une vive gratitude pour celle qui la lui faisait, comme envers la Providence, mais en ne s’engageant toutefois que jusqu’au moment où elle pourrait avoir des nouvelles de sa mère et connaître, ainsi qu’elle l’espérait, la volonté de celle-ci. Du reste, réservée comme elle était toujours, elle n’avait jamais dit