Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/57

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de ne plus ouvrir pour quoi que ce pût être, et, si quelqu’un frappait, de répondre par la fenêtre que le curé s’était mis au lit avec la fièvre. Il monta ensuite lentement l’escalier, disant à chaque troisième marche : « Me voilà frais, » et se mit réellement dans son lit, où nous le laisserons.

Renzo cependant marchait d’un pas précipité vers sa maison, sans avoir déterminé ce qu’il devait faire, mais avec une sorte de besoin de faire quelque chose d’étrange et de terrible. Les provocateurs, les méchants, tous ceux qui, d’une manière quelconque, font tort aux autres, sont coupables, non-seulement du mal qu’ils commettent, mais encore de la perversion à laquelle ils portent l’âme de ceux qu’ils offensent. Renzo était un jeune homme paisible et ennemi du sang ; un jeune homme franc et dont le caractère repoussait toute idée de piège et d’embûches ; mais, dans ce moment, son cœur ne battait que pour le meurtre, son esprit ne s’occupait que de machiner une trahison. Il aurait voulu courir à la maison de don Rodrigo, le saisir à la gorge et… mais il songeait que cette maison était comme une forteresse, garnie de bravi au dedans et gardée au dehors ; que les amis du maître et ses serviteurs bien connus y entraient seuls librement et sans être scrutés du regard de la tête aux pieds, qu’un pauvre artisan ignoré ne pourrait y pénétrer sans subir un examen, et que lui surtout… lui, serait peut-être là trop connu. Il s’imaginait alors qu’il prenait son fusil, allait se tapir derrière une haie, et guettait le personnage s’il arrivait que celui-ci vînt à passer tout seul ; et, s’enfonçant avec une farouche complaisance dans cette idée, il se figurait qu’il entendait des pas, ces pas qu’attendait sa haine ; il levait tout doucement la tête, reconnaissait le scélérat, mettait en joue, visait, faisait feu, le voyait tomber et rendre le dernier soupir, après quoi il lui lançait une malédiction, et courait par le chemin de la frontière se mettre à l’abri des poursuites. « Et Lucia ? » À peine ce mot se fut-il jeté au travers de ces sombres écarts de son imagination, que de meilleures pensées auxquelles son esprit était habitué y entrèrent en foule. Il se rappela les derniers avis de ses parents ; il se souvint de Dieu, de la sainte Vierge et des saints ; il songea à la douce satisfaction qu’il avait tant de fois éprouvée en sentant sa conscience nette, à l’horreur que tant de fois le récit d’un meurtre lui avait causée ; et il se réveilla de ce songe de sang avec effroi, avec remords, et en même temps avec une sorte de joie de n’avoir fait que des fictions. Mais la pensée de Lucia, que de pensées n’amenait-elle pas avec elle ! Tant d’espérances, tant de promesses, un avenir si caressé par le désir et regardé comme si certain, et ce jour si impatiemment attendu ! Et comment ? par quelles paroles lui annoncer une telle nouvelle ? Et après, quel parti prendre ? Comment en faire son épouse, malgré la force de cet homme inique et puissant ? Et, au milieu de tout cela, quelque chose qui n’était pas un soupçon formé, mais une ombre tourmentante, lui passait par l’esprit. Cette méchante action de don Rodrigo ne pouvait avoir de cause que dans une brutale passion pour Lucia. Et Lucia ? L’idée qu’elle eût donnée à cet homme le moindre motif de songer à elle, qu’elle eût rien fait pour flatter son désir, n’était pas une idée qui pût s’arrêter un instant dans l’esprit de Renzo. Mais en était-elle informée ? Ce misérable pou-