Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/58

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vait-il avoir conçu cette infâme passion sans qu’elle s’en fût aperçue ? Aurait-il poussé les choses si loin avant de l’avoir tentée de quelque manière ? et Lucia ne lui en avait jamais dit un mot, à lui, son fiancé !

Dominé par ces pensées, il passa devant sa maison qui était au milieu du village, et, l’ayant traversé, il marcha vers celle de Lucia, située à l’autre extrémité, et même un peu en dehors. Au devant de cette maison, était une cour étroite, close d’un petit mur, et qui la séparait de la rue. Renzo entra dans cette cour, et il entendit un bruit confus de voix mêlées qui venait d’une chambre au premier étage. Il jugea que ce devait être les amies et les commères venues pour faire cortège à Lucia, et il ne voulut pas se montrer dans cette espèce de petite halle avec la nouvelle qu’il apportait, et qui se lisait trop bien sur sa figure. Une petite fille, qui se trouvait dans la cour, courut au-devant de lui en criant : « L’époux ! l’époux !

— Chut, Bettina, chut ! » dit Renzo. « Écoute, va là-haut trouver Lucia, prends-la à part, et dis-lui à l’oreille… mais que personne ne t’entende et qu’on ne se doute de rien : prends-y bien garde… dis-lui que j’ai à lui parler, que je l’attends dans la chambre d’en bas, et qu’elle vienne tout de suite. » La petite fille monta bien vite l’escalier, joyeuse et fière d’avoir une commission secrète à remplir.

Lucia sortait en ce moment, toute pimpante et attifée, des mains de sa mère. Les amies se disputaient l’épouse et lui faisaient violence pour qu’elle se laissât voir ; mais elle parait leurs attaques avec cette modestie un peu guerrière qui appartient aux villageoises, faisant de son coude un bouclier à son visage, baissant la tête sur le devant de sa taille, et fronçant ses longs et noirs sourcils, tandis cependant que sa bouche s’ouvrait au sourire. Ses noirs cheveux de jeunesse, divisés au-dessus du front par une raie blanche et finement tracée, se repliaient derrière la tête en cercles multipliés de tresses que traversaient de longues épingles d’argent, placées à égale distance tout autour, à peu près comme les rayons d’une auréole, coiffure qui est encore celle des paysannes du Milanais. Elle portait au cou un collier de grenats enfilés alternativement avec des boutons d’or à filigrane : elle avait un beau corset de brocart à ramages avec les manches séparées et attachées par de beaux rubans ; un court jupon de bourre de soie, froncé, à petits plis ; des bas d’un rouge brillant, et des pantoufles de soie brodée. Outre cette parure, propre au jour de la noce,