Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/594

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tu viendras te présenter avec cette jeunesse que voilà, justement pour vous entendre dire certains petits mots en latin, je le dirai : Du latin, tu n’en veux pas, va-t’en en paix. Cela te conviendra-t-il ?

— Eh ! je sais bien ce que je dis, répondit Renzo, ce n’est pas ce latin-là qui me fait peur, celui-là est un latin de bonne foi, un latin sacré, comme celui de la messe ; et quand vous êtes là, messieurs, il faut bien que vous lisiez celui qui est sur le livre. Je parle de ce latin fripon, hors de l’église, qui vous arrive en traître dans le plus beau de votre discours. Par exemple, maintenant que nous voilà et que tout est fini, ce latin que vous alliez me chercher, ici même, dans ce coin, pour me faire entendre que vous ne pouviez pas et qu’il fallait encore autre chose, et que sais-je moi ? ce latin-là, faites-moi un peu le plaisir à présent de me le tourner en langue vulgaire.

— Tais-toi, mauvais plaisant, tais-toi, ne va pas remuer ces choses-là, car, si nous devions maintenant faire nos comptes, je ne sais lequel des deux serait en reste. J’ai tout pardonné, n’en parlons plus, mais vous m’en avez joué des tours. De ta part cela ne m’étonne pas, car tu es un mauvais sujet. Mais cette petite sainte si posée, si réservée, envers qui l’on n’aurait pu songer à se tenir en garde sans croire commettre un péché ! Au reste, je sais qui lui avait fait sa leçon, je le sais, je le sais. » Et, en disant ces mots, il tournait vers Agnese le doigt qu’il avait auparavant dirigé vers Lucia, et l’on ne saurait dire avec quelle bénignité, quelle aménité il leur faisait ces reproches. Cette nouvelle lui avait donné une liberté d’esprit, une aisance de manières, une loquacité depuis longtemps chez lui insolites, et nous serions encore bien loin de la fin si nous voulions rapporter tout le reste de cette conversation qu’il prolongea le plus qu’il put, retenant plus d’une fois son monde qui voulait partir, et puis les arrêtant encore sur la porte de la rue, toujours parlant de bagatelles qu’il assaisonnait de sa gaieté.

Le lendemain lui vint une visite d’autant plus agréable qu’elle était moins attendue, celle du marquis, dont l’arrivée à son château avait été annoncée. C’était un homme entre l’âge mûr et la vieillesse, dont la figure attestait ce que la renommée disait de lui : figure ouverte, calme, obligeante, humble et digne tout à la fois, et qui laissait apercevoir une tristesse résignée.

« Je viens, dit-il, vous porter les compliments du cardinal-archevêque.

— Oh ! quelle bonté de la part de l’un et de l’autre !

— Quand je suis allé prendre congé de cet homme incomparable, qui m’honore de son amitié, il m’a parlé de deux jeunes gens de cette paroisse qui étaient fiancés et qui ont eu à souffrir par le fait de ce pauvre don Rodrigo. Monseigneur désire en avoir des nouvelles. Sont-ils en vie ? Et leur affaire est-elle arrangée ?

— Tout est arrangé, et je m’étais même proposé d’en écrire à Son Éminence, mais maintenant que j’ai l’honneur…

— Se trouvent-ils ici ?

— Ici, et le plus tôt qu’il sera possible ils seront mari et femme.

— Pour mon compte, je vous prie de me dire si l’on peut leur faire du bien,