Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/603

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tout à fait digne d’un secentista ; mais au fond il a raison. Toutefois, ajoute-t-il encore, des chagrins et des troubles de l’espèce et de la gravité de ceux dont nous avons fait le récit ne se renouvelèrent plus pour nos braves gens ; ce fut, à partir de cette époque, une vie des plus calmes, des plus heureuses, des plus dignes d’envie, de sorte que, si je vous la racontais, elle vous ennuierait à la mort.

Les affaires allaient à ravir. Dans les commencements il y eut un peu d’embarras par la rareté des ouvriers et par les prétentions et la conduite assez désordonnée de ceux qui restaient, nécessairement en petit nombre. On publia des édits qui limitaient les salaires ; et malgré ce secours, les choses reprirent leur marche, parce qu’il faut bien que tôt ou tard elles la reprennent. Il arriva de Venise un autre édit un peu plus raisonnable : l’exemption, pendant dix ans, de toute charge réelle et personnelle pour les étrangers qui viendraient habiter sur le sol de la république. Ce fut pour les nôtres une nouvelle cause de prospérité.

Avant l’année révolue depuis le mariage, une jolie petite créature vint au monde ; et, comme si c’eût été fait exprès pour fournir tout de suite à Renzo le moyen d’accomplir son édifiants promesse, ce fut une fille ; vous pouvez bien croire qu’on lui donna le nom de Marie. Avec le temps ensuite il en vint je ne sais combien d’autres de l’un et de l’autre sexe ; et Agnese avait à faire à les promener chacun à leur tour, en les appelant petits méchants et leur appliquant sur la figure de gros baisers qui y laissaient le blanc pour plus d’un quart d’heure. Ils furent tous portés au bien ; et Renzo voulut que tous apprissent à lire et à écrire, disant que, puisque cette coquine de science existait, il fallait au moins qu’eux aussi en profitassent.

L’intéressant était de l’entendre raconter ses aventures, et il finissait toujours en disant les grandes leçons qu’il y avait trouvées pour apprendre à se mieux conduire à l’avenir. « J’ai appris, disait-il, à ne pas me mettre dans les bagarres ; j’ai appris à ne pas prêcher dans la rue ; j’ai appris à ne pas trop lever le coude ; j’ai appris à ne pas tenir un marteau de porte à la main, lorsque j’aurais autour de moi des gens à la tête chaude ; j’ai appris à ne pas m’attacher une sonnette au pied avant d’avoir pensé à ce qui peut s’ensuivre, et cent autres choses encore. »

Lucia cependant, sans trouver la doctrine erronée en elle-même, n’en était pas pleinement satisfaite ; il lui semblait vaguement que quelque chose y manquait. À force d’entendre répéter la même chanson et d’y réfléchir à chaque fois :

« Et moi, dit-elle un jour à son moraliste, que voulez-vous que j’aie appris ? Je ne suis pas allée chercher les maux ; ce sont eux qui sont venus me chercher moi-même ; à moins que vous ne pensiez, ajouta-t-elle avec un sourire plein de douceur, que mon manque de prudence ait été de vous aimer et de vous promettre ma main. »

Renzo, dans le premier moment, demeura embarrassé. Après avoir longuement débattu ensemble la question et cherché à la résoudre, ils s’arrêtèrent à