Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/69

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Pendant que le docteur débitait cette enfilade de phrases, Renzo le regardait avec une attention extatique, comme un badaud sur la place publique regarde un joueur de gobelets qui, après avoir mis dans sa bouche de l’étoupe, de l’étoupe et encore de l’étoupe, en retire du ruban, du ruban et encore du ruban, à n’en pas finir. Quand il eut pourtant bien compris ce que le docteur voulait dire et quelle équivoque il avait faite, il lui coupa le ruban dans la bouche en disant : « Oh ! Monsieur le docteur, comment l’avez-vous entendu ? C’est précisément tout le contraire. Je n’ai menacé personne ; je ne fais pas de ces choses-là, moi ; et vous pouvez demander à tout mon village, on vous dira que je n’ai jamais rien eu à faire avec la justice. C’est à moi que la méchanceté a été faite ; et je viens à vous pour savoir comment je dois m’y prendre pour obtenir justice ; et je suis bien content d’avoir vu cette ordonnance.

— Diable ! s’écria le docteur ouvrant de grands yeux, quel galimatias me faites-vous donc ? Voilà ce que c’est ; vous êtes tous de même. Est-il possible que vous ne sachiez pas dire clairement les choses ?

— Mais permettez ; vous ne m’en avez pas laissé le temps. Maintenant, je vais vous raconter la chose comme elle est. Vous saurez donc que je devais épouser aujourd’hui… et ici l’émotion de Renzo se montra dans sa voix, je devais épouser aujourd’hui une jeune fille à qui je parlais[1] depuis cet été ; et aujourd’hui, comme je vous dis, était le jour fixé avec M. le curé ; et tout était prêt, lorsque voilà M. le curé qui va chercher certains faux-fuyants… Bref, pour ne pas vous ennuyer, je l’ai fait parler clair, comme de juste ; et il m’a avoué qu’il lui avait été défendu, sous peine de la vie, de faire ce mariage. Ce méchant seigneur don Rodrigo…

— Allons donc ! interrompit aussitôt le docteur, fronçant le sourcil, faisant rider son nez rouge et tordant sa bouche. Allons donc ! qu’avez-vous à venir me rompre la tête de pareilles balivernes ? Allez tenir de tels discours parmi vous autres gens qui ne savez pas mesurer vos paroles, et non pas à un honnête homme qui sait ce qu’elles valent. Allez, allez ; vous ne savez ce que vous dites. Je ne me mêle pas des affaires des enfants ; je ne veux pas entendre des propos de cette sorte, des propos en l’air.

— Je vous jure…

— Allez, vous dis-je ; que voulez-vous que je fasse de vos serments ? Je n’y entre pour rien ; je m’en lave les mains. » Et il les tournait l’une sur l’autre, comme s’il se les lavait en effet. « Apprenez à parler ; on ne vient pas ainsi surprendre un honnête homme.

— Mais veuillez m’entendre, veuillez m’entendre, » répétait vainement Renzo. Le docteur, toujours criant, le poussait des deux mains vers la porte, et, après l’y avoir ainsi conduit, il ouvrit, appela la servante, et lui dit : « Rendez sur-le-champ à cet homme ce qu’il a apporté ; je ne veux rien, je ne veux rien. »

Cette femme, durant tout le temps qu’elle avait passé dans cette maison,

  1. Cette même locution est usitée, parmi le peuple des campagnes, dans les provinces du Midi de la France, où, lorsqu’un mariage doit se faire entre un jeune homme et une jeune fille, on dit qu’ils se parlent. (N. du T.)