Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/72

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de ses deux bras tendus qui en soutenaient les deux coins. Pendant que frère Galdino, ramenant de nouveau devant lui sa besace, la posait à terre et en déployait l’ouverture pour y introduire l’abondante aumône, la mère regarda Lucia d’un air surpris et sévère pour lui reprocher sa prodigalité ; mais Lucia lui répondit par un coup d’œil qui voulait dire : Je me justifierai. Frère Galdino se répandit en éloges, en souhaits, en promesses, en remercîments, et, remettant la besace à sa place, il s’apprêtait à partir. Mais Lucia le rappelant : « Je voudrais, lui dit-elle, que vous me rendissiez un service ; que vous dissiez au père Cristoforo que j’ai grand désir de lui parler, et qu’il ait la charité de venir chez nous tout de suite, tout de suite, parce que nous ne pouvons aller nous-même à l’église.

— C’est là tout ce que vous voulez ? Il ne se passera pas une heure que le père Cristoforo ne sache votre désir.

— J’y compte.

— Soyez tranquille. » Et il s’en fut un peu plus courbé et plus content que lorsqu’il était venu.

En voyant une pauvre jeune fille faire appeler aussi librement le père Cristoforo, et le quêteur accepter la commission sans étonnement et sans difficulté, que personne ne s’imagine que ce Cristoforo fût un moine à la douzaine, peu de chose, et dont on dût se jouer. C’était au contraire un homme très-considéré parmi les religieux de son ordre et dans toute la contrée. Mais telle était la condition des capucins que rien ne leur semblait ni trop au-dessous ni trop au-dessus d’eux. Servir les personnes du rang le plus infime et se voir servi par les grands, entrer dans les palais et dans les chaumières avec le même maintien d’humilité et d’assurance ; être quelquefois, dans la même maison, un sujet de passe-temps et un personnage sans lequel on ne décidait rien ; demander l’aumône partout et la faire à tous ceux qui venaient la demander au couvent ;