Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/73

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toutes ces choses étaient de celles dont un capucin avait l’habitude. En faisant son chemin, il pouvait également se trouver sur les pas d’un prince qui baisait respectueusement le bout de son cordon, ou tomber au milieu de jeunes étourdis qui, feignant de se battre entre eux, éclaboussaient de boue sa barbe. Le mot frate[1], dans ce temps-là, était prononcé avec le plus grand respect ou avec le mépris le plus amer ; et les capucins, plus peut-être que tous les autres ordres, étaient l’objet de ces deux sentiments opposés, et en éprouvaient les deux fortunes contraires ; parce que, ne possédant rien, portant un habit qui différait plus étrangement de celui de tout le monde, professant plus ouvertement l’humilité, ils se plaçaient plus à portée de la vénération et de l’insulte que ces choses peuvent attirer des divers caractères et des diverses opinions des hommes.

Lorsque frère Galdino fut parti : « Tant de noix ! s’écria Agnese, dans une année comme celle-ci !

— Ma mère, pardonnez-moi, répondit Lucia ; mais, si nous avions fait une aumône comme celle des autres, frère Galdino aurait eu à rôder encore, Dieu sait combien de temps, avant d’avoir sa besace pleine ; Dieu sait quand il aurait été de retour au couvent ; et, avec les bavardages qu’il aurait faits et entendus, Dieu sait encore s’il se serait souvenu…

— C’est bien pensé ; et puis c’est toujours de la charité qui ne manque pas de porter son fruit, » dit Agnese, qui, avec ses petits défauts, était une excellente femme, et se serait, comme on dit, mise au feu pour cette fille unique, en qui reposaient toutes ses plus chères affections.

Dans ce moment, arriva Renzo, qui, entrant avec un air tout à la fois de colère et de mortification, jeta les chapons sur une table ; et ce fut la dernière péripétie de ces pauvres hôtes pour ce jour-là.

« Un beau conseil que vous m’avez donné ! dit-il à Agnese. Vous m’avez envoyé chez un honnête personnage, chez un homme qui est vraiment d’un grand secours pour les pauvres gens ! » Et il raconta son entretien avec le docteur. La bonne femme, stupéfaite d’un aussi triste résultat, voulait se mettre à démontrer que l’avis était cependant bon, et que Renzo apparemment n’avait pas su s’y prendre ; mais Lucia interrompit cette contestation, en annonçant qu’elle espérait avoir trouvé une meilleure assistance. Renzo accueillit encore cette espérance, comme il arrive toujours à ceux qui sont dans l’embarras et le malheur : « Mais si le père, dit-il, n’y trouve pas d’expédient, j’en trouverai un, moi, de manière ou d’autre. »

Les femmes conseillèrent la paix, la patience, la prudence : « Demain, dit Lucia, le père Cristoforo viendra sûrement ; et vous verrez qu’il nous trouvera quelque remède, de ceux dont nous autres, pauvres gens, ne savons pas même avoir l’idée.

— Je l’espère, dit Renzo ; mais, dans tous les cas, je saurai me faire raison, ou me la faire faire. Dans ce monde, finalement, il y a une justice. »

  1. Moine.