Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/90

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ce qu’il aurait mieux fait de taire ; mais, voulant raccommoder la chose, il allait s’embarrassant et s’embrouillant dans ce qu’il essaya d’ajouter : « Je voulais dire… je n’entends pas dire… c’est que je voulais dire…

— Que voulais-tu dire ? Eh quoi ! tu avais donc commencé à gâter mon ouvrage, avant même qu’il fût entrepris ! Par bonheur, tu as été détrompé à temps. Quoi ! tu allais chercher des amis !… quels amis !… qui n’auraient pu t’aider, lors même qu’ils l’eussent voulu ! Et tu cherchais à perdre celui-là seul qui le peut et le veut. Ne sais-tu pas que Dieu est l’ami des affligés qui mettent en lui leur confiance ? Ne sais-tu pas qu’à montrer les dents le faible ne gagne rien ? Et quand même… » Ici il saisit fortement le bras de Renzo : sa figure, sans rien perdre de son air d’autorité, prit une teinte de componction solennelle, ses yeux se baissèrent, sa voix devint lente et comme souterraine : « Quand même… c’est un terrible profit ! Renzo, veux-tu avoir confiance en moi ? Que dis-je en moi, homme chétif, pauvre moine ? Veux-tu avoir confiance en Dieu ?

— Oh ! oui, répondit Renzo. Celui-là est vraiment le seigneur et maître.

— Eh bien, promets que tu n’attaqueras, que tu ne provoqueras personne, que tu te laisseras guider par moi.

— Je le promets. »

Lucia respira, comme si on l’eût soulagée d’un grand poids ; et Agnese dit : « C’est bien, mon garçon.

— Écoutez, mes enfants, reprit frère Cristoforo ; j’irai aujourd’hui parler à cet homme. Si Dieu touche son cœur et prête force à mes paroles, fort bien ! si cela n’est pas, il nous fera trouver quelque autre remède. Vous autres, en attendant, tenez-vous tranquilles, retirés, évitez les bavardages, ne vous montrez pas. Ce soir, ou demain matin au plus tard, vous me reverrez. » Cela dit, il coupa court à tous les remercîments et à toutes les bénédictions, et partit. Il s’achemina vers le couvent, arriva à temps pour aller au chœur chanter sexte, dîna, et se mit aussitôt en marche vers le repaire de la bête sauvage qu’il voulait tenter d’apprivoiser.

Le château de don Rodrigo s’élevait, isolé, et semblable à une petite forteresse, au sommet de l’un des pics dont cette côte est parsemée. À cette indication l’anonyme ajoute que ce lieu (il aurait mieux fait d’en écrire tout bonnement le nom) était plus sur la hauteur que le village des Fiancés, à la distance d’environ trois milles de ce village, et de quatre du couvent. Au pied de cette éminence, du côté tourné au midi et vers le lac, se trouvait un groupe de petites maisons habitées par les vassaux de don Rodrigo ; et c’était comme la petite capitale de son petit royaume. Il suffisait d’y passer pour être au fait de la condition et des habitudes des gens de cet endroit. En jetant un coup d’œil dans le bas des maisons, là où quelque porte pouvait être ouverte, on voyait suspendus au mur des fusils, des tromblons, des pioches, des râteaux, des chapeaux de paille, des filets et des poires à poudre, le tout confusément et pêle-mêle. Les gens que l’on y rencontrait étaient des hommes grands et forts, au regard de travers, ayant un grand toupet renversé sur la tête et renfermé dans une résille ; des vieillards qui, après avoir perdu leurs dents, semblaient encore