Page:Alexis de Tocqueville - L'Ancien Régime et la Révolution, Lévy, 1866.djvu/237

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à exprimer, et, à vrai dire, ne serait chargée que de discourir sur les lois sans les faire. « De cette façon, le pouvoir royal serait éclairé et non gêné, disait-il, et l’opinion publique satisfaite sans péril. Car ces assemblées n’auraient nulle autorité pour s’opposer aux opérations indispensables, et si, par impossible, elles ne s’y portaient pas, Sa Majesté resterait toujours la maîtresse. » On ne pouvait méconnaître davantage la portée d’une mesure et l’esprit de son temps. Il est souvent arrivé, il est vrai, vers la fin des révolutions, qu’on a pu faire impunément ce que Turgot proposait, et, sans accorder de libertés réelles, en donner l’ombre. Auguste l’a tenté avec succès. Une nation fatiguée de longs débats consent volontiers qu’on la dupe, pourvu qu’on la repose, et l’histoire nous apprend qu’il suffit alors, pour la contenter, de ramasser dans tout le pays un certain nombre d’hommes obscurs ou dépendants, et de leur faire jouer devant elle le rôle d’une assemblée politique, moyennant salaire. Il y a eu de cela plusieurs exemples. Mais, au début d’une révolution, ces entreprises échouent toujours et ne font jamais qu’enflammer le peuple sans le contenter. Le moindre citoyen d’un pays libre sait cela ; Turgot, tout grand administrateur qu’il était, l’ignorait.

Si l’on songe maintenant que cette même nation française, si étrangère à ses propres affaires et si dépourvue d’expérience, si gênée par ses institutions et si impuissante à les amender, était en même temps alors, de toutes les nations de la terre, la plus lettrée et la plus amou-