Page:Allaire - La Bruyère dans la maison de Condé, t. 1, 1886.djvu/68

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famille, mais il semblait bien jeune. Au lieu de se remplir l’esprit de visions cornues, que n’était-il un bon praticien ? il ferait un bon mariage, et vivrait heureux comme les autres.

Il répondait, comme Descartes à la princesse Élisabeth[1] : « Bien loin de s’effrayer du nom de philosophe, il n’y a personne au monde qui ne dût avoir une forte teinture de philosophie. Elle convient à tout le monde : la pratique en est utile à tous les âges, à tous les sexes, à toutes les conditions ; elle nous console du bonheur d’autrui, des indignes préférences, des mauvais succès, du déclin de nos forces ou de notre beauté ; elle nous arme contre la pauvreté, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les mauvais railleurs ; elle nous fait vivre sans une femme, ou supporter celle avec qui nous vivons. » Comment se fâcher contre une telle philosophie ? On finit par laisser notre auteur philosopher à son aise : c’était tout ce qu’il désirait.

L’oncle Jean de la Bruyère mourut le 27 décembre 1671, à l’âge de 54 ans. Ce fut une grande perte pour sa famille, qui en fut toute bouleversée. Il y était craint, ménagé, obéi, peut-être aimé. On est surpris de voir combien cela fit faire de réflexions à notre philosophe[2]. « Il n’y a que ceux qui ont eu de vieux collatéraux ou qui en ont encore, et dont il s’agit d’hériter, qui puissent dire ce qu’il en coûte. »

La famille de la Bruyère était divisée en deux parties : 1° la veuve et les enfants de Louis de la Bruyère ; 2° Mme de la Guyottière et ses deux filles. Mme de la Guyottière, veuve depuis 1657, se flattait d’hériter de son frère Jean de la Bruyère. Mais l’oncle Jean avait passé les dernières années de sa vie avec sa belle-sœur, rue Grenier-Saint-Lazare. De là des défiances, des jalousies et de l’antipathie qui troublaient l’intérieur de la famille[3], pendant que des dehors contents, paisibles, enjoués, faisaient supposer une bonne intelligence qui n’y était point[4]. « Le caractère de celui qui veut hériter de quelqu’un, rentre dans celui du complaisant. Nous ne sommes point mieux flattés, mieux obéis, plus suivis, plus entourés,

  1. Chap. xi, n° 132, et Œuvres de Descartes, lettre à la princesse Élisabeth, en tête des Principes.
  2. Chap. v, n° 42.
  3. Chap. v, n° 40.
  4. Chap. vi, n° 69.