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SIMPLE CROQUIS D’APRÈS NATURE


Alors, je vais écrire ce qui vient de se passer à la table voisine de celle que j’occupe.

Trois personnes, débarquant sans doute d’un train de banlieue quelconque, sont entrées : une dame, un monsieur, une petite fille.

La dame : une trentaine d’années, plutôt jolie, mais l’air un peu grue et surtout très dinde.

Le monsieur : dans les mêmes âges, très chic, une physionomie à n’avoir pas inventé la mélinite, mais d’aspect très brave homme.

La gosse : en grand deuil, tout un petit poème. Pas plus de cinq ou six ans. On ne sait pas si elle est jolie. Elle semble être déjà une petite femme qui connaît la vie et qui en a vue bien d’autres. Sa bouche se pince en un arc morose et las. Dans ses grands yeux secs très intelligents passent des lueurs de révolte. Une pauvre petite sûrement pas heureuse :

Le monsieur et la dame ont demandé chacun un porto.

— Et moi ? dit la gosse. Alors, je vais sucer mon pouce ?

— Tu veux boire ? dit la maman.

— Tiens, c’te blague ! Pourquoi que je boirais pas ? Tu bois bien, toi.

Le monsieur intervient.

— Que désirez-vous boire, ma petite fille ?

— Moi, je veux boire un verre de gronfignan.

— Un verre de ?…