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L’AFFAIRE CRAINQUEBILLE

le rendre légitime. Tout est dans la forme, et il n’y a entre le crime et l’innocence que l’épaisseur d’une feuille de papier timbré. — C’était à vous, Crainquebille, d’être le plus fort. Si après avoir crié : « Mort aux vaches ! » vous vous étiez fait déclarer empereur, dictateur, président de la République ou seulement conseiller municipal, je vous assure que je ne vous aurais pas condamné à quinze jours de prison et 50 francs d’amende. Je vous aurais tenu quitte de toute peine. Vous pouvez m’en croire. »

Ainsi sans doute eût parlé le président Bourriche, car il a l’esprit juridique et il sait ce qu’un magistrat doit à la société. Il en défend les principes avec ordre et régularité. La justice est sociale. Il n’y a que de mauvais esprits pour la vouloir humaine et sensible. On l’administre avec des règles fixes et non avec les frissons de la chair et les clartés de l’intelligence. Surtout ne lui demandez pas d’être juste, elle n’a pas besoin de l’être puisqu’elle est justice, et je vous dirai même que l’idée d’une justice juste n’a pu germer que dans la tête d’un anarchiste. Le président Magnaud rend, il est vrai, des sentences équitables. Mais on les lui casse, et c’est justice.

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