Page:Anatole France - La Vie en fleur.djvu/62

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des souvenirs illustres et charmants qu’en ce temps-là je n’étais pas en état de goûter.

Ces maisons commençaient à tomber sous la pioche du démolisseur, et sur les jardins rasés s’élevaient de hautes bâtisses. Le bois de Boulogne aussi se transformait. Gâté par des perspectives et des cascades, il avait perdu son naturel et sa fraîcheur. L’on ne trouvait plus sous son ombre l’horreur sacrée. La profondeur des bois m’inspirait dès ma plus tendre enfance un plaisir mélancolique. Toutefois la vérité m’oblige à dire que, m’étant enfoncé dans les fourrés où la lumière tombait à travers la feuillée en disques d’or, je m’éloignai à la hâte, de peur des rôdeurs qui troublaient ma solitude. Je ne ralentis le pas que sur une pelouse où, près de la Muette, des enfants jouaient sur l’herbe, tandis que les mères, les grandes sœurs et les nourrices enrubannées se tenaient à l’ombre des marronniers sur des bancs, des chaises ou des pliants. Une place sur un banc s’offrit à moi à côté d’un enfant qui me parut un jeune homme, car il semblait à peu près de mon âge, très beau, habillé comme j’aurais aimé à l’être, avec une élégance négligée. Sa cravate bleue, à pois