Page:Anatole France - Le Crime de Sylvestre Bonnard, 1896.djvu/247

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de souvenirs comme le vieux prince des mers brumeuses gardait sa coupe ciselée et, de même qu’il abîma son joyau d’amour, je brûlerai ce livre de mémoire. Ce n’est pas certes par une avarice hautaine et par un orgueil égoïste que je détruirai ce monument d’une humble vie ; mais je craindrais que les choses qui me sont chères et sacrées n’y parussent, par défaut d’art, vulgaires et ridicules.

Je ne dis pas cela en vue de ce qui va suivre. Ridicule je l’étais certainement quand, prié à dîner chez mademoiselle Préfère, je m’assis dans une bergère (c’était bien une bergère) à la droite de cette inquiétante personne. La table était dressée dans un petit salon, et je reconnus, au mauvais état du couvert, que la maîtresse de pension était un de ces esprits éthérés qui planent au-dessus des réalités terrestres. Assiettes ébréchées, verres dépareillés, couteau branlant dans le manche, fourchettes à dents jaunes, rien ne manquait de ce qui coupe net l’appétit d’un honnête homme.

On me confia que le dîner était fait pour moi, pour moi seul, bien que maître Mouche en fût. Il faut que mademoiselle Préfère se soit imaginée