Page:Anatole France - Le Crime de Sylvestre Bonnard, 1896.djvu/248

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que j’ai pour le beurre des goûts de Sarmate, car celui qu’elle m’offrit, préparé en fines coquilles, était rance à l’excès.

Le rôti acheva de m’empoisonner. Mais j’eus le plaisir d’entendre maître Mouche et mademoiselle Préfère parler de la vertu. Je dis le plaisir, je devrais dire la honte, car les sentiments qu’ils exprimaient sont fort au-dessus de ma grossière nature.

Ce qu’ils disaient me prouva clair comme le jour que le dévouement était leur pain quotidien et que le sacrifice leur était aussi nécessaire que l’air et l’eau. Voyant que je ne mangeais pas, mademoiselle Préfère fit mille efforts pour vaincre ce qu’elle était assez bonne pour nommer ma discrétion. Jeanne n’était pas de la fête parce que, me dit-on, sa présence, contraire au règlement, aurait blessé l’égalité si nécessaire à maintenir entre tant de jeunes élèves. Je la félicitai intérieurement d’avoir échappé au beurre mérovingien, aux radis amples et creux comme des urnes, au rôti coriace et autres curiosités de bouche auxquelles je m’étais exposé pour l’amour d’elle.

La servante désolée servit quelque chose de