Page:Anatole France - Le Lys rouge.djvu/229

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une heure. Elle n’osait pas en souhaiter davantage, dans l’embarras d’une situation fausse dont sa franchise et sa fierté s’irritaient et qui troublait la lucidité de son intelligence. Pendant que le fiacre l’emportait à San Marco, elle parvint à se persuader qu’il ne lui dirait rien de ce qu’elle avait été pour lui la veille et que le souvenir de la chambre amoureuse, d’où l’on voyait s’élever dans le ciel les fuseaux noirs des pins, ne laisserait à l’un et à l’autre que le rêve d’un rêve.

Il lui tendit la main devant le marchepied. Avant qu’il eût parlé, elle vit dans son regard qu’il l’aimait et qu’il la demandait encore, et elle s’aperçut en même temps qu’elle le voulait ainsi.

— Vous, dit-il…, vous, toi !… je suis là depuis midi, j’attendais, sachant que vous ne viendriez pas encore, mais ne pouvant vivre qu’à la place où je devais vous voir. C’est vous !… Parlez, que je vous voie et que je vous entende.

— Vous m’aimez donc encore ?

— C’est maintenant que je t’aime. Je croyais vous aimer, quand vous n’étiez qu’un fantôme chargé de mes désirs. Maintenant, tu es la chair où j’ai mis mon âme. C’est vrai, dites, c’est vrai que vous êtes à moi ? Qu’ai-je donc fait pour obtenir le plus grand, l’unique bien de ce