Page:Anatole France - Le Petit Pierre.djvu/30

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longueur de deux doigts environ, laissait voir un canevas de toile grossière tout crevé, et, derrière le canevas, de sombres profondeurs. Ces choses m’apparurent avec une extrême netteté, et elles demeurent encore étrangement distinctes dans ma mémoire après l’entière disparition de tant d’autres spectacles offerts à mes yeux en ces temps primitifs. Sans doute n’y fis-je pas réflexion sur le moment, n’étant point en âge de penser. Mais quelque temps après, sur mes quatre ans, quand j’eus acquis une force d’esprit suffisante pour me tromper et l’éducation qu’il faut pour interpréter faussement les phénomènes, je conçus l’idée que, derrière ce canevas grossier, recouvert de papier à ramages, des êtres inconnus flottaient dans l’ombre, différents des hommes, des oiseaux, des poissons et des insectes, indistincts, subtils, animés de pensées malveillantes. Et je ne m’approchais point sans curiosité ni terreur de l’endroit du salon où M. Debas avait bouché la fente, qui néanmoins restait visible : les bords du papier vert ne s’étaient pas si bien rejoints que l’on n’aperçût, dans l’intervalle, une partie du morceau de journal dont on les avait doublés, objet déplaisant à