Page:Anatole France - Le Petit Pierre.djvu/32

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d’une allure grotesque et farouche, mais non sans rythme ni mesure, de petits personnages difformes, bossus, tortus, vêtus à une mode très ancienne, et tels enfin que je les ai retrouvés depuis dans les gravures de Callot. Certes, je ne les avais point réinventés. Le voisinage de madame Letord, marchande d’estampes, qui étalait ses gravures sur le terrain vague où s’élève aujourd’hui l’école des Beaux-Arts, explique cette rencontre. Cependant, mon imagination y mettait du sien ; elle armait mes persécuteurs nocturnes de broches, de seringues, de petits balais et de divers autres ustensiles domestiques. Ils n’en défilaient pas avec moins de gravité, le nez fleuri de verrues et chaussé de lunettes rondes, au reste, très pressés et n’ayant pas l’air de me voir.

Un soir, quand la lampe brûlait encore, mon père s’approcha de mon petit lit et me regarda avec le sourire exquis des hommes tristes qui sourient rarement. Je sommeillais déjà, il me chatouilla le creux de la main et me fit une petite amusette où je n’entendis rien sinon ces mots : « Je te vends une vache. » Et, ne voyant pas de vache, je demandai raisonnablement :