Page:Anatole France - Le Petit Pierre.djvu/56

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regret de ne pouvoir les prendre. Elle l’aimait et lui cherchait des excuses. Mais pouvait-on croire à une rancune si profonde et si tenace ?

Enfin, quelle qu’en fût la cause, l’inimitié de Navarin me semblait injuste et cruelle. Désireux de rentrer en grâce auprès de cette puissance terrible, je pensai que des présents pourraient l’apaiser et que du sucre lui serait une offrande agréable. Malgré la défense de ma mère, j’ouvris le buffet de la salle à manger et choisis le plus gros et le plus beau morceau de sucre qui se trouvât dans le sucrier. Car il faut dire qu’en ce temps-là, on ne cassait pas le sucre à la mécanique ; les ménagères l’achetaient en pain et, chez nous, la vieille Mélanie, armée d’un marteau et d’un vieux couteau ébréché et sans manche, brisait le pain en fragments inégaux, non sans faire jaillir d’innombrables éclats, comme les géologues détachent de la roche des échantillons minéralogiques. Il convient d’ajouter que le sucre coûtait alors très cher. D’une âme bienveillante et tenant mon présent caché dans la poche de mon tablier, je me rendis chez madame Laroque et trouvai Navarin à sa fenêtre. Il écossait nonchalamment de son bec des grains de chènevis.