Page:Anatole France - Le Petit Pierre.djvu/92

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


spectre, j’appelais ma mère et Mélanie ; hélas ! elles ne venaient point ou ne restaient qu’un moment près de moi, et me disaient, comme l’abeille au petit garçon de madame Desbordes-Valmore :


… Je suis très pressée…
… On ne rit pas toujours.


Et ma mère ajoutait :

— Mon enfant, pour te distraire, repasse ta table de multiplication.

C’était une extrémité à laquelle je ne pouvais me résoudre. Je préférais imaginer un voyage autour du monde et des aventures extraordinaires. Je faisais naufrage et j’abordais à la nage un rivage peuplé de tigres et de lions. Avec le concours d’une imagination puissante, c’eût été suffisant pour me garantir de l’ennui. Par malheur, les images que j’évoquais étaient si pâles, si ténues, qu’elles ne me cachaient ni le papier de ma chambre ni le visage de brume que je redoutais. Avec le temps, je trouvai mieux et je parvins à me procurer, dans ma couchette, un divertissement agréable, spirituel, très goûté par tous les peuples policés : je me donnai la comédie. Mon