Page:Anatole France - Nos enfants.djvu/33

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— Huit », répond Emmeline Capel.

« Vous entendez, Rose Benoît, il me reste huit », ajoute Mademoiselle Genseigne.

Rose Benoît tombe dans une rêverie profonde. Elle entend qu’il reste huit à Mademoiselle Genseigne, mais elle ne sait pas si c’est huit chapeaux ou huit mouchoirs, ou bien encore huit pommes ou huit plumes. Il y a bien longtemps que cette idée la tourmente. Elle ne comprend rien à l’arithmétique.

Au contraire, elle est très savante en histoire sainte. Mademoiselle Genseigne n’a pas une seule élève capable de décrire le Paradis terrestre et l’Arche de Noé comme fait Rose Benoît. Rose Benoît connaît toutes les fleurs du Paradis et tous les animaux de l’Arche. Elle sait autant de fables que Mademoiselle Genseigne elle-même. Elle sait tous les discours du Corbeau et du Renard, de l’Âne et du Petit Chien, du Coq et de la Poule. Elle n’est pas surprise d’entendre dire que les animaux parlaient autrefois. Elle serait plutôt surprise si on lui disait qu’ils ne parlent plus. Elle est bien sûre d’entendre le langage de son gros chien Tom et de son petit serin Cuip. Elle a raison : les animaux ont toujours parlé et ils parlent encore ; mais ils ne parlent qu’à leurs amis. Rose Benoît les aime et ils l’aiment. C’est pour cela qu’elle les comprend. Pour s’entendre, il n’est tel que de s’aimer.

Aujourd’hui, Rose Benoît a récité sa leçon sans faute. Elle a un bon point. Emmeline Capel a reçu aussi un bon point pour avoir bien su sa leçon d’arithmétique.

Au sortir de la classe, elle a dit à sa maman qu’elle avait un bon point. Et elle a ajouté :

« Un bon point, à quoi ça sert, dis, maman ?

— Un bon point ne sert à rien, a répondu la maman d’Emmeline. C’est justement pour cela qu’on doit être fier de le recevoir. Tu sauras un jour, mon enfant, que les récompenses les plus estimées sont celles qui donnent de l’honneur sans profit. »