Page:Anatole France - Poésies.djvu/33

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
21
LES SAPINS


Ils n’ont point de ramure aux nids hospitalière,
Ils ne sont pas fleuris d’oiseaux et de soleil,
Ils ne sentent jamais rire le jour vermeil ;
Et, peuple enveloppé dans la nuit familière,
Sur la terre autour d’eux pèse un muet sommeil.

La vie, unique bien et part de toute chose,
Divine volupté des êtres, don des fleurs,
Seule source de joie et trésor de douleurs,
Sous leur rigide écorce est cependant enclose
Et répand dans leur corps ses secrètes chaleurs.

Ils vivent. Dans la brume et la neige et le givre,
Sous l’assaut coutumier des orageux hivers,
Leurs veines sourdement animent leurs bras verts,
Et suscitent en eux cette gloire de vivre
Dont le charme puissant exalte l’univers.

Pour la fraîcheur du sol d’où leur pied blanc s’élève,
Pour les vents glacials, dont les tourbillons sourds
Font à peine bouger leurs bras épais et lourds,
Et pour l’air, leur pâture, avec la vive sève,
Coulent dans tout leur sein d’insensibles amours.