Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/16

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Tous les peuples, en effet, s’en fient d’abord à la coutume pour reconnaître le vrai. Les croyances transmises sont une sorte de faits, plus résistants que les faits matériels, puisque personne n’ose y toucher. Loin que le doute s’y attache, ce sont elles qui guident les hommes dans toutes les incertitudes. Elles fournissent des désignations familières pour résumer et interpréter tout ce qui a été expérimenté. Elles prescrivent des règles minutieuses de conduite dans la famille, dans la tribu, dans la cité. Elles définissent les influences mystérieuses qui peuplent l’univers, et les rites par lesquels on s’en préserve. Ce premier plan de la pensée est le plan coutumier et prélogique.

Il n’y a pas de bonne raison pour amener les hommes à quitter cette façon coutumière de penser, en dehors du plus urgent besoin. Les sociétés vivent de préférence sur leurs idées les plus vieilles, éprouvées qu’elles sont par la durée et par un caractère sacré qui les immobilise. L’expérience pourtant, par ses cruelles leçons, les ébranle. Elle fournit un savoir nouveau. Le contact avec les hommes du dehors fait connaître d’autres normes morales. Un peuple s’est trouvé, le peuple grec, et, dans ce peuple, une cité surtout, Athènes, où le développement des institutions politiques et la pratique judiciaire ont créé tout un art de la discussion. On y connaissait trop de coutumes variées, trop de règles diverses du droit et de l’obligation, trop de cultes pour s’en tenir à une coutume unique. On apprit à faire un choix ; et le choix suppose le doute. On rapprocha les pensées diverses, éloignées jusque-là ; et le choc les brisa.

La sophistique grecque fut le premier effort agressif de la pensée pour se frayer un chemin jusqu’au réel à travers tous les préjugés de la tradition. Gorgias et Protagoras doutent