Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/182

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tique et logique de fixer sur les choses des perspectives par lesquelles nous réussissons à nous conserver vivants » [1].

Le détail de cette théorie de la perspective intellectuelle ne saurait, en passant de Pascal à Nietzsche, s’être conservé. Le grand effort de Nietzsche a été de renouveler la doctrine pascalienne par tout ce que la physique et la physiologie d’aujourd’hui lui apportaient de confirmations. Mais la chimère de l’absolue impassibilité, de l’indifférence totale, Nietzsche l’a poursuivie comme Pascal, et son échec ne l’a pas laissé moins endolori. « S’efforcer de connaître les choses comme elles sont…, nous guérir de la grande et foncière folie de chercher en nous la mesure de toutes choses » : ce sera aussi, de 1876 à 1881, sa devise.

Nietzsche ne dira pas du moi qu’il est haïssable ; il dira que « l’individu », pur foyer d’illusions, n’a lui-même qu’une existence illusoire. « Cessons de nous représenter comme un moi chimérique ; apprenons pas à pas à dépouiller cette illusoire individualité. Concevons l’égoïsme comme une erreur ; sachons faire abstraction des personnes [2]. » Nietzsche se déprendra de cette chimère ; et l’absolu illusionnisme platonicien qui du Théétète avait passé dans Descartes, puis de Descartes dans Pascal, ne l’en ressaisit que plus fortement. La réalité présente, pour cette philosophie de l’illusion, défile sous le regard intérieur comme un songe. « Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, disait Pascal, cela nous affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours… La vie est un songe moins inconstant [3]. » Ainsi Nietzsche écrira encore dans ses dernières années : « La vie est à prendre comme un songe éveillé {Das Leben als ein wacher Traum) [4]. »

  1. Fröhliche Wissenschaft, posth., § 79. {W., XII, 43.)
  2. Ibid., § 246, 248, 249.
  3. Pensées, III, 14.
  4. Nietzsche, Fragments posth. 1882-1888. (XIV, 24.)