Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/204

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ils imaginaient une controverse entre Élisabeth d’Angleterre et le duc d’Alençon, l’un de ses prétendants, mais pour faire dire en face à cette reine que « la virginité » était la plus douteuse de ses qualités. On y voyait engagés dans des entretiens posthumes le sultan Soliman et Juliette de Gonzague que ce commandeur des croyants avait essayé de faire enlever de Gaëte sur la réputation de sa beauté. Marie Stuart faisait plaisamment remarquer à David Riccio, qu’elle l’avait fait mourir « d’une mort beaucoup trop magnifique pour un joueur de luth ». Le roi Candaule et Gygès se distrayaient à une controverse sur les inconvénients de l’indiscrétion. Il ne paraissait pas déplacé à Fontenelle de mettre sur un pied d’égalité, dans un dialogue, où elles disputaient de leur mérite, la vertueuse Lucrèce, si chatouilleuse sur le point d’honneur, et la charmante Barbe Plomberge, si complaisante à passer pour la mère d’enfants princiers qui n’étaient pas d’elle ; ou encore Sapho et Laure pour discuter s’il est bien établi « qu’en amour les hommes attaquent et que les femmes se défendent ».

Nietzsche fut assez bon connaisseur pour goûter les jeux d’un esprit un peu suspect et indiscret, qui multipliaient les allusions osées dans des dialogues où le paradoxe des idées assaisonnait la prose la plus pure de goût qu’il y ait eue avant Voltaire. Mais surtout il fut de ceux qui remarquèrent la révélation qui se produisit deux siècles et demi après la publication des Dialogues (1683).

Quelque chose d’incroyable se passa : ces idées se trouvent être des vérités ! La science en apporte la preuve ! Le jeu devient partie sérieuse ! Et quant à nous, nous lisons ces Dialogues avec un autre sentiment que Voltaire et Helvétius. Involontairement nous élevons leur auteur à une autre classe, et infiniment plus haute, de la hiérarchie des esprits [1].

  1. Frœhliche Wissenschaft, livre II, § 94. {W., V, 125.)