Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/304

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aux héros de leurs mythes. Alexandre, ordonnant de percer les pieds du vaillant défenseur de Gaza, Batis, et attachant à son char le corps vivant de l’ennemi qu’il traîne dans la boue parmi les sarcasmes des soldats, qu’est-il autre chose qu’une caricature répugnante d’Achille traînant le corps d’Hector ? L’âme grecque a été un abîme de haine [1]. Assouvir sa haine est pour l’homme grec un besoin et un droit. Sans ce déversement de sa haine, il ne se sent pas un individu. Le droit grec est né du meurtre et de la vengeance [2]. La vie politique a été une jalousie sanglante des partis contre les partis, des villes contre les villes, et les massacres qui terminent les révolutions ou les capitulations sont considérés comme conformes au droit public et au droit des gens. Comment une humanité sereine a-t-elle pu sortir de tout ce sang versé et de cette avidité meurtrière ?

L’histoire grecque enseigne la possibilité d’utiliser au service d’une moralité d’élite des appétits monstrueux en eux-mêmes. La haine s’est transformée par le seul jeu des ressorts psychologiques chez des hommes terribles dans leur passion, mais que la nécessité de vivre ensemble obligeait à émousser leur rancune. La haine a été utilisée à des fins de sociabilité. Elle s’est appelée rivalité. Cette sociabilité a dû se développer parce qu’elle est une nécessité de nature et que, spontanément, il s’est organisé une force capable de discipliner les instincts indomptés et qui s’appelle l’État. Vivre de jalousie folle et vivre incapables de l’assouvir dans la contrainte imposée par l’État, est-ce une vie qui vaille la peine d’être vécue ? C’est une vie digne des meilleurs, s’il doit naître de cet instinct

  1. Nietzsche, Homers Wettkampf, 1871-1872. {Werke, t. IX, p. 273.)
  2. Voir sur la vérité historique de ces thèses, Gustave Glotz, La solidarité de la famille dans le droit criminel en Grèce, 1904, p. 54-S9 ; 419 sq.