Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/32

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plus efficacement encore formé le goût de Nietzsche et sa philosophie. Combien n’a-t-il pas envié Eckermann d’avoir eu avec Gœthe ces conversations qui nous préservent « de l’enseignement du temps présent par les légionnaires du moment présent[1] ». Il glane dans les Wahlverwandtschaften, dans les Wanderjahre, des aphorismes qui fructifieront chez lui en théories vastes. Pour cet esprit méditatif et exigeant, les œuvres de Gœthe vieillard ont le charme et la séduction d’un goût plus sûr et d’une sagesse plus éprouvée.[2] Comment le naturalisme impétueux peut s’épurer jusqu’au grand style de l’humanité sereine et de la forme sévère : voilà le grand enseignement que nous donne la vie de Gœthe. Toutes les synthèses que méditait Nietzsche et où il faisait consister son idée de la civilisation nouvelle, Gœthe ne les avait-il pas réalisées déjà dans son esprit ? Apollinisme et dionysisme, philologie et poésie, science et art, tout cela, dont la réunion pour Nietzsche constituait la culture parfaite de l’esprit, n’était-il pas anticipé dans Gœthe ? Ainsi la culture nietzschéenne part de Weimar, comme elle y aboutit, et à mesure que Nietzsche mûrira, son admiration aussi de Gœthe se fera plus compréhensive. Nietzsche s’adresse à Gœthe pour se compléter, puis, sur le tard, il se sentira de plus en plus semblable à lui. Se l’étant proposé d’emblée pour modèle (Gœthe ist vorbildlich, écrivait-il en 1873[3]), il s’est rapproché de ce modèle par degrés ; et la place croissante qu’il fera à Gœthe dans son estime est une des traces de son conservatisme intelligent dans « la transvaluation de toutes les valeurs ».

  1. Vom Nutzen und Nachteil der Historie, § 8 (t. I, p. 356).
  2. Menschliches, I, § 221 (W., t. II, p. 204): « Gœthes gereifte künstlerische Einsicht aus der zweiten Hälfte seines Lebens, jene Einsicht, mit welcher er einen solchen Vorsprung über eine Reihe von Generationen gewann. »
  3. Nutzen und Nachteil der Historie, posth., § 27 (X, p. 279).