Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/323

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Cette analyse des conditions de la naissance du langage scientifique et du langage de la tribune a été faite plus d’une fois, et je ne ne sache pas qu’on puisse reconnaître ici à Burckhardt ou à Nietzsche le mérite de la nouveauté. Il va sans dire que la doctrine qui attribue aux Grecs un esprit de gageure cruelle et de joute sans merci, reçoit une éclatante confirmation de toute l’histoire de la parole publique à Athènes. L’agora, c’est encore la lice où l’on se dispute la palme, où l’on s’arrache le pouvoir. La discussion sophistique est encore un corps à corps. La vie intellectuelle des Grecs est pénétrée d’un esprit de concurrence comme leur vie sociale. Comme l’éducation athlétique de l’adolescent, sa vie intellectuelle aussi est une constante alternative de victoires et de défaites, une perpétuelle distribution de couronnes jusqu’à la plus haute gloire : celle de vaincre dans le concours tragique. Mais ce constant effort pour vaincre ne trahit-il pas une fois de plus l’esprit tyrannique des Grecs, transformé en concurrence intellectuelle par une sociabilité avisée ?

Nietzsche toutefois poussera plus loin son enquête sociologique. Il essaiera d’établir si la constitution de la cité ne trouve pas son reflet dans la différenciation des genres. C’est une déduction que Burckhardt n’avait pu lui fournir. Nietzsche remarque que les poètes sont du démos. La prose a été inventée par les hommes de la plus haute naissance. Ingénieuse théorie, mais surtout allusion à peine cachée à la notion que se faisait Nietzsche de son propre rôle. La poésie est conservatrice. Elle revêt de magie verbale les mythes traditionnels et la coutume ancienne. Ce sont les aristocrates au contraire qui ont d’abord le privilège de l’esprit critique et de la formation raffinée de l’esprit. Ils sont les Mécènes de la poésie, parce qu’ils en aiment la musique, et qu’elle prolonge