Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/36

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Or, dans cette théosophie de l’obscurité primitive, où l’extase voit se dessiner comme une « musique lumineuse et vivante » le rythme des forces détruites sans cesse et sans cesse alimentées par la destruction universelle, qui méconnaîtrait la vision même des satyres nietzschéens ? Ainsi, dans la tragédie grecque interprétée par Nietzsche, ils verront par-delà l’abîme de la douleur des choses saigner, mais sourire aussi, le dieu lacéré qui, même avec de la mort, fait de la vie immortellement.

Satyros chantait cette théosophie avec une joie sauvage et païenne. Le poème des Geheimnisse l’eût reprise en des formes plus mystiques. Dans cette croix « enguirlandée de roses », devant laquelle vient s’agenouiller l’initié de Gœthe, et dans ce culte de la douleur voilé par de la joie, Nietzsche a vu sa propre doctrine anticipée : nous enguirlandons d’idéalisme la réalité cruelle pour nous aider à supporter cette vie de supplice.[1] Les poètes grecs surtout ont su se faire cette sérénité, qui décrit la douleur avec la froideur de la pure contemplation esthétique. L’indifférence de Sophocle à l’égard des fins morales de la tragédie, c’est le grand sujet d’admiration de Gœthe[2] ; et Nietzsche aimera ce poète pour cette impassibilité artiste qui atteste une âme affranchie de moralisme et de débile pitié.

Nietzsche se mettra à l’école de ce Gœthe guéri de son culte du moi, et pur de sentimentalité pathologique comme de tout souci moralisant. Ce renseignement nous importe : le pessimisme de Nietzsche n’a jamais été werthérien. Werther pleure sur un univers, animé d’une force dévorante, qui ne crée que des êtres destructeurs de leurs sem-

  1. Geburt der Tragœdie, posth., § 45. (W., t. IX, p. 79.)
  2. Conversations avec Eckermann, 28 mars 1827.