Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/378

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société présente un cœur endolori par la vulgarité des hommes. Hœlderlin pleure sur l’Allemagne de son temps, et déjà ses doléances incriminent non seulement l’Allemagne, mais toute l’humanité moderne. Les civilisations modernes depuis la Révolution ont donné l’influence à la foule ; Schiller et Schopenhauer en avaient décrit en sarcasmes colorés les infirmités d’âme. Pour cette nouvelle barbarie, l’époque classique ne trouvait pas encore le mot de décadence. Mais déjà Gœthe décrivait le rabougrissement des hommes d’à présent ; et Hœlderlin, leur difformité où certaines facultés s’atrophient quand d’autres atteignent un développement monstrueux. Le grand déséquilibre intérieur, qui vient, disait Schiller, de ce que la réflexion l’a emporté sur le sentiment immédiat, est cause que chez les modernes on ne verra plus se produire l’humanité intégrale des Grecs. Jamais, tant que notre humanité-troupeau mènera sur cette terre une existence de convoitise uniforme et grossière, il ne pourra donc surgir un individu vrai.

Emerson mêlait aux doléances des poètes allemands sa lamentation biblique ; et il dénonçait comme notre souillure la plus impure le péché du « conformisme », le fard des conventions, les oripeaux coutumiers dont nous couvrons, pour nous la dissimuler à nous-mêmes, notre âme nue et vivante. Mais s’il surgissait dans ce fourmillement de mensonges un génie, poète ou philosophe, héros ou ascète, il était méconnu, calomnié, mis en croix, encerclé de haines dans sa solitude, jugé intempestif. Le courroux révolté des plus grands, de Gœthe et de Schiller, de Hœlderlin et de Kleist avait dressé un pareil réquisitoire, où éclatait en finissant le rire méphistophélique de Schopenhauer. Le premier état d’esprit des classiques et des romantiques allemands était cette sophistique éclairée, qui battait en brèche la société d’à