Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/70

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bien est plus enviable la défaite de ce sentimental Max Piccolomini qui, déçu sur la moralité de son grand capitaine, ne voit qu’une issue : lancer ses cuirassiers sur les chevaux de frise suédois et mourir dans la dernière charge ! Et comme cet héroïsme, qui renonce à la vie plutôt que de tacher un idéal, est le juge sévère de l’œuvre d’égoïsme colossal échafaudée par le grand réaliste !

L’idéal est une force. Une petite bergère rend aux Français la foi en eux-mêmes qu’ils avaient perdue ; Jeanne d’Arc est une croyante ingénue en la vie. Il ne faut pas qu’elle meure brûlée par les Anglais. Le drame de Schiller est plus vrai que l’histoire. Les Français feront l’effort désespéré qui à la fois les délivre et la sauve. Schiller la fait mourir dans « l’idylle héroïque », épuisée par les blessures de la dernière bataille, mais couchée dans sa victoire, sous les plis des drapeaux en deuil.

Et lorsqu’elles ne sont pas renversées par la révolte violente de l’idéalisme, comme dans Jeanne d’Arc et dans Guillaume Tell, les forces oppressives perdent de leur résistance, parce que l’action ennoblissante des idées les débilite. Une race de fauves blonds établie sur une race de vaincus, voilà le thème de la Fiancée de Messine. Ils sont là ces Normands, prodigieux de gloire destructrice, comme le torrent qui vient des monts. La multitude asservie les tolère. Mais Schiller nous montre que ces races indomptables s’entredéchirent avec tout le féroce orgueil qui, un temps, leur assurait le triomphe. Elles seront donc enlacées à leur tour par l’étreinte de la destinée tragique. À la fin, elles se rendront compte des crimes qui ont appelé la Némésis. Alors, si elles gardent un peu de la noblesse dont elles se targuent, elles se feront justice en disparaissant, comme ce Don César qui