Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/16

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seul jut une révolution. Au premier abord, le contour même des formes sembla brisé. Le soleil tamisé qui tombe sur les corps en fait évanouir les arêtes, les fond dans les alentours vibrants, semble dissoudre les ombres elles-mêmes. Les tons purs se juxtaposent par plaques lumineuses et ne semblent plus que des reflets errants. La densité et le volume des corps sont comme pulvérisés. Pourtant, pour le regard déshabitué du morne jour des ateliers, la nature est cela : cette immense et changeante nappe de lumière, cette subtile et ardente vibration d’étincelles en fusion. Mais que l’on s’éloigne, pour se placer au vrai point de vue : tout à coup, ces taches se rejoignent, se soudent, et, comme par une poussée intérieure, se déploient en profondeur, repétrissent les volumes dont elles ne semblaient que la surface, refont les creux et les pleins de l’espace, toute l’écorce de la terre, ses plans fuyants, le dur grain des objets, la rondeur des fruits et des chairs. De tous ces plants sans contours, il sortira des paysages en relief, aux lignes arrêtées et sobres.

Nietzsche, dans l’ordre de la pensée, reproduit le grand effort que les Français ont essayé en peinture, en musique, en poésie, pour passer de l’impressionnisme à une synthèse nouvelle. Cette pensée, emprisonnée dans les formules convenues, il la délivre. Il choisit sans parti-pris les phénomènes, les replace dans la lumière changeante des climats différents, des civilisations, des siècles et des heures qui fuient, des âmes qui les reflètent. La réalité de l’esprit est ce vivant échange de reflets entre âmes où se réfracte la lumière incidente des civilisations. Puis, qu’on prenne du champ. De ces tableaux esquissés, de ces courtes peintures faites en marchant, se dégagent spontaiiémeni les profils inconnus elles masses équilibrées du nouveau monde. L’aphorisme devient ainsi ce que fut pour les impressionnistes le procédé d’analyse par lequel ils reconquirent la pureté des