Page:Andreïev - Les Sept Pendus (Trad. Serge Persky), 1911.djvu/127

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il ignorait la peur. Il avait pitié de ses camarades qui éprouvaient ce sentiment, de Vassili Kachirine surtout. Mais c’était une pitié froide, une pitié de commande.

Werner comprenait que le supplice n’était pas simplement la mort, mais encore quelque chose de plus. En tout cas, il résolut de l’accueillir avec calme, de vivre jusqu’à la fin comme si rien ne s’était passé et ne se passerait. C’était de cette manière seulement qu’il pouvait exprimer le plus profond mépris pour le supplice et conserver sa liberté d’esprit. Au tribunal, — ses camarades, qui connaissaient cependant bien son intrépidité altière et froide, ne l’auraient peut-être pas cru eux-mêmes, — il ne pensa ni à la vie, ni à la mort : il jouait mentalement une difficile partie d’échecs, avec l’attention la plus profonde et la plus tranquille. Excellent joueur, il avait commencé cette partie le jour même de son emprisonnement et la continuait sans relâche. Et le verdict qui le condamnait ne déplaça aucune pièce sur l’échiquier invisible.