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DEUXIÈME JOUR

avait suivi — plusieurs avaient dû descendre le long des rochers, — des trompettes invisibles sonnèrent l’heure du repas. Alors chacun se plaça selon le rang auquel il croyait avoir droit ; si bien que moi et d’autres pauvres gens avons trouvé à peine une petite place à la dernière table.

Alors les deux pages entrèrent, et l’un d’eux récita de si admirables prières que mon cœur en fut réjoui ; cependant quelques-uns des grands seigneurs n’y prêtaient aucune attention, mais riaient entre eux, se faisaient des signes, mordillaient leurs chapeaux et s’amusaient avec d’autres plaisanteries de ce genre.

Puis on servit. Quoique nous ne pussions voir personne les plats étaient si bien présentés qu’il me semblait que chaque convive avait son valet.

Lorsque ces gens-là furent rassasiés et que le vin leur eût ôté la honte du cœur, ils se vantèrent tous et prônèrent leur puissance. L’un parla d’essayer ceci, l’autre cela, et les plus sots crièrent les plus fort ; maintenant encore je ne puis m’empêcher de m’irriter, quand je me rappelle les actes surnaturels et impossibles que j’ai entendu raconter. Pour finir ils changèrent de place ; ça et là un courtisan se glissa entre deux seigneurs, et alors ceux-ci projetaient des actions d’éclat telles que la force de Samson ou d’Hercule n’eût pas suffi pour les accomplir. Tel voulait délivrer Atlas de son fardeau, tel autre parlait de retirer le Cerbère tricéphale des enfers ; bref chacun divaguait à sa manière. La folie des grands seigneurs était telle qu’ils finissaient par croire à leurs propres mensonges et l’audace des méchants ne connut plus de bornes, de sorte qu’ils ne tinrent aucun compte des coups qu’ils reçurent sur les doigts comme avertissement. Enfin, comme l’un d’eux se vanta de s’être emparé d’une chaîne d’or, les autres continuèrent tous dans ce sens. J’en vis un qui prétendait entendre bruisser les cieux ; un autre pouvait voir les Idées Platoniciennes ; un troisième voulait