Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/105

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Pour Jules de Bruyne.
LA VEUVE

Très pâle, maladive et ses deux yeux creusés
Comme des trous de nuit où se meurt une étoile,

En grand deuil, et cachant sa langueur sous un voile…
G. Rodenbach.

On l’a enterré ce mutin à onze heures, par un temps de pluie froide.

Le ciel était couvert, triste, languissant. Les couronnes d’immortelles dégouttaient, toutes mouillées, sur le sombre corbillard et son bouquet de pâles « ne m’oubliez pas » semblait pleurer des larmes bleues. Les chevaux, impatients, battaient de leurs sabots le pavé sonnant creux. Et de par toute la rue, des voisins et amis, accourus nombreux malgré le mauvais temps, attendaient sous leurs parapluies vastes et pleurards.

C’était triste !…

Et elle pense à tout cela, la pauvre petite veuve, toute pâle dans sa robe de deuil sinistre.

C’est une jeune femme maigre, aux yeux profonds et largement bistrés. Et ses lèvres, blanches de fièvre, semblent mortes comme si d’autres lèvres les avaient écrasées, en buvant leur sang rouge. Tout son être respire langueur. On dirait qu’elle se meurt.

Elle rêve…

Le petit salon aussi semble mort ; deux hautes lampes, garnies d’énormes abat-jour de dentelle rouge, versent sur toute la place leurs rayons de sang ; tandis que dans la cheminée flambe une grosse bûche avec de légers craquements. La petite veuve, pelotonnée dans son fauteuil de velours rose, — d’un rose mort, — regarde les tisons qui s’écroulent, en